mercredi 31 mai 2017

Le principe du cumshot


Le cumshot c’est la scène de porno en gros plan où l’homme éjacule sur le corps de la femme. L’essai de Lili Boisvert ne parle cependant pas de pornographie. Pourquoi utilise-t-elle cette expression dans le titre? Pour illustrer que l’on réduit la femme a un rôle de passivité sexuelle. Elle est l’objet désiré et non le sujet désirant.


En début d’essai, l’auteure nous avertit qu’elle se concentrera sur la sexualité hétérocentrée. Ce sont les stéréotypes de la sexualité et du désir féminin qu’elle veut explorer et pour se faire, elle tourne le projecteur sur la dynamique homme-femme. Dans un langage simple, accessible à tous, elle déboulonne un à un les mythes qui cloisonnent la sexualité dans ce que l’on croit, à tort, des étaux si figés qu’on ne peut les bouger. Elle s’attaque aux théories psychologiques et biologisantes pour nous inviter à sortir des constructions sociales qui nous laissent penser que, par exemple, les fantasmes sont générés par les hormones, par le fait que l’on soit un homme ou une femme. Or, les fantasmes proviennent au départ de ce qu’on voit, de ce qu’on apprend, pas de la chimie produite par notre cerveau.

Elle parle du concept de ségrégation sexuelle, et pour l’illustrer ici, parlons un peu des vêtements que nous portons. Les femmes peuvent porter des jupes, des robes (notamment pour susciter le désir des hommes), mais pas les hommes. S’ils le font, on leur attribue des caractéristiques, des désirs féminins. Mais voilà, c’est très social tout ça, car dans certains pays, les hommes portent des robes et c’est tout aussi masculin qu’un pantalon. Donc, si les mythes, les clichés liés au désir sont des constructions sociales, alors on peut les changer. On peut donner le droit à la femme d’être « actrice » dans le désir. De sortir de la posture de passivité dans laquelle on la cantonne. Parce que c’est ça qu’on fait quand on propage l’idée qu’elle doit se faire désirer, quand on slutshame une femme (ce qui sous-entend qu’une femme doit être « pure »).

Parsemé d’humour, mais également de données, l’essai de Lili Boisvert est un excellent outil de prise de conscience et permettra de soulever des discussions passionnées, j’en suis certaine, sur un sujet qui nous concerne tous, comme individu et comme société. 



Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique

mardi 30 mai 2017

Proust-it!



Roger Stéphane Blaise présente un recueil d’aphorismes, de petites phrases pastichées à Proust, afin de rendre accessible la pensée du grand auteur. Il les présente sous forme d’antithèses au style parfois un pompeux, mais dont la substance donne à réfléchir. Les phrases écrites pour écouter les mots chanter créent des images précises.

À notre époque où tout vas vite et tout doit être court, Les Proust-it sont en fait comme des post-its qui recueillent un peu l’essence de l’esprit de Proust, en format mini, et ils se veulent plus accessibles que l’œuvre de Proust elle-même et, surtout, moins chronophage.  

Les amateurs de Proust, de philosophie ou de poésie trouveront sûrement de quoi se mettre sous la dent.

Pour vous les procurer : https://www.lulu.com/shop/view-cart.ep

lundi 29 mai 2017

Tuer la poule

Katia De Luca est une auteure populaire de comédie romantique. Après un scandale concernant un plagiat, elle court à New York retrouver son chum et tenter de faire carrière là-bas. Ses efforts sont vains et à la suite de sa rupture avec son amoureux, elle se retrouve de nouveau à Montréal, complètement fauchée, sans appart et sans boulot et.

Ne voulant affronter les gens et refusant d’afficher sa déconvenue – non, mais, elle a été célèbre, que vont penser les gens! – elle se cloître dans sa chambre miteuse avec un affreux chien baveux aux yeux exorbités, que sa sœur la pratiquement forcée à adopter. Elle a toutes les intentions de se remettre à l’écriture, a même promis un manuscrit à son éditrice pour la fin de l’été, mais elle n’arrive plus à trouver l’inspiration pour écrire.

Des visites à la bibliothèque et à la librairie lui confirment qu’elle a été déclassée, ce qui la met dans tous ses états. Pire, une femme qu’elle a connu s’est mise à l’écriture et remporte un franc succès qui achève de mettre Katia hors d’elle. À partir de ce moment, elle n’est obnubilée que par une idée : tuer sa rivale. Ainsi elle invite ses compétitrices, auteures de chick lit, dans un chalet où elle compte se débarrasser du cadavre dans les bois… puis d’écrire un livre à succès à ce sujet!

Voilà un roman rigolo et grinçant sur la trahison, la compétition, le désir de célébrité et de vengeance. Karine Glorieux a sûrement eu du plaisir à écrire tout ce qu’on n’ose pas dire tout haut quand on s’estime lésé par quelqu’un. En tout cas, nous, on a du plaisir à le lire!

Pour ceux qui pensent – y’en a-t-il vraiment? –, qui pensaient que le milieu de l’édition était exempt de compétition et d’hypocrisie, pour ceux qui oublient que l’édition c’est une entreprise privée et que, donc, l’objectif est de vendre des livres, il y a un topo de ce que cela peut être aussi. Il ne faut pas oublier que, comme dans tous les milieux, il y a des humains. Que les humains sont souvent en compétition. Qui, déjà, disait « Quand y’a de l’Homme, y’a de l’hommerie! » C’est pas un personnage joué par Micheline Lanctôt? Bref, ici, on se trouve dans un exemple où c’est un peu exacerbé, puisque c’est le sujet du roman.

Il n’en demeure pas moins que c’est un roman fort plaisant qui saura assurément égayer le temps que vous prendrez à le lire!

Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique

mardi 16 mai 2017

L'autre Jeanne : trouver la liberté d'être soi

Encore une fois, il s’agit d’un roman à saveur autofictionnel. On y retrouve Jeanne et sa famille qu’on a connues dans Jeanne chez les autres. On est en 1988 et Jeanne a maintenant 18 ans. Sur un coup de tête, elle décide de prendre un billet aller simple pour Paris, quittant emploi et famille. Ses relations avec cette dernière étant plutôt difficiles, elle court vers l’Europe en quête de liberté. Après avoir passé une bonne partie de son adolescence en centre d’accueil, elle en a une soif incommensurable.

Avant de quitter, son roman, Marie chez les autres, a été refusé par une première maison d’édition. Durant son voyage, elle remet en question son talent et son rêve d’être écrivaine. Elle aspirait à ce que celui-ci lui donne un statut et, surtout, le respect de ses sœurs. Elle ne peut pour autant s’empêcher d’écrire et tout au long de son séjour à l’étranger, elle noircit des cahiers. On peut lire des extraits de son journal, puisque le roman est divisé entre ces passages et un narrateur extérieur qui rend compte de ce que fait et pense sa famille, particulièrement sa mère, sur le continent américain.

Ainsi donc, on l’accompagne durant son long périple en Europe où elle vivra de l’argent qu’elle quêtera, ici et là. Elle dormira dans des parcs, parfois chez des gens qu’elle rencontre au hasard. Sa famille est partagée à ce sujet : il y a ceux qui s’inquiètent et ceux qui la trouvent folle et inconsciente! Voyons, une fille de 18 ans qui voyage sur le pouce sans un sou en poche! C’est dangereux! Ses sœurs la jalousent secrètement. Comment ose-t-elle partir? Pour qui se prend-elle?


Parmi les endroits qu’elle visite, la France, l’Allemagne, l’Italie, la Suisse, pour ne nommer que ceux-ci. Certains lieux l’ennuient à mourir, comme le Louvre (ça m’a tellement fait penser à moi avant. Maintenant, j’apprécie un peu plus ces visites… depuis que je peins). D’autres suscitent chez elle choc et sentiment d’injustice comme sa visite à Berlin. Elle bourlingue longtemps jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à revenir. Ce qui soulage sa mère. Elle revient ayant fait le plein d’expériences heureuses (oui, il y a du mâle là-dessous) et malheureuses (là aussi), mais surtout avec un meilleur sens de ce qu’elle désire… et une surprise en prime!

Jeanne est une fille au départ pas si facilement accessible. Elle est généralement avenante, mais peut avoir une attitude rebutante. Elle a du caractère, elle prend sa place, elle ne se laisse pas faire. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle a du front!

La langue de L’autre Jeanne est crue, parlée, colorée et directe. Ici, on appelle un chat un chat. La famille dysfonctionnelle est plutôt typée, mais pas moins authentique et bien cernée. Il y a le grand-père pédophile incestueux, le père qui est joueur compulsif et qui vide les comptes de sa mère, la mère avec laquelle elle a une relation particulière, étant anciennement sa préférée, mais dont elle s’est sentie abandonnée à l’adolescence, ses sœurs avec lesquelles la compétition fraternelle est très présente, sa marraine Georgette, que j’ai trouvé savoureuse, qui est d’un franc parlé assez époustouflant, qui assume ses rondeurs et qui est un peu extravagante! La galerie de personnage est décidément colorée et donne le rythme à l’écrit. D’ailleurs, à la lecture, ça m’a fait penser à du Michel Tremblay. C’est différent, bien sûr, mais c’est de la même famille.

L’autre Jeanne parle de la difficulté des relations familiales même si parfois l’amour est là derrière. Il parle du besoin de liberté ainsi que de celui de se trouver qui, parfois demande de s’éloigner de notre famille d’origine et de la perception qu’ils ont de nous. La majorité est un moment charnière où il faut prendre de la distance de la famille pour voir qui ont est en-dehors des interactions qui ont court dans ce petit cercle et qui nous placent souvent dans le même rôle.


Un roman que j’ai beaucoup aimé et qui saura vous plaire, particulièrement si vous pouvez vous permettre de la faire au soleil. Il n’y a rien de mieux!

Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique


samedi 13 mai 2017

Dans la boîte aux lettres !

Et voilà! C'est presque la fin de la saison pour nous. Ç'aura passé vite! Voici nos derniers services de presse.

La vie quand même un peu compliquée
d'Alex Gravel-Côté
, Catherine Girard-Audet,
Les Malins

Pourquoi pars-tu, Alice, Nathalie Roy,
Libre Expression



mercredi 10 mai 2017

Le prochain Nathalie Roy en librairie le 17 mai prochain

En mai, c’est le retour des romans de Nathalie Roy. Après avoir relaté des vies de femmes dans la vingtaine et la trentaine, elle nous présente un pan de la vie d’Alice, 43 ans.

Parenthèse
Tout de go, je dois vous dire que quand on lit et qu’on écrit, il n’est pas rare que l’on tombe sur des romans qui abordent des thématiques avec nos manuscrits et qu'il y ait des similitudes. C’est le cas pour moi cette fois-ci. L’histoire d’Alice est différente de celle du personnage de mon manuscrit amorcé il y a cinq ans et qui dort maintenant sur une tablette après de nombreux refus (justifiés, je dois le dire). Il y a de nombreux points de ressemblance entre elles, parce qu’elles vivent quelque chose de commun. Mais ce n’est pas du tout la même histoire, je tiens à le préciser. Je ne voudrais pas que l’on pense que je sous-entends un plagiat, loin de là. Il est des sujets universels que l’on exprime différemment. Ça, on s’en rend compte quand on lit beaucoup! Chaque histoire est unique. Bref, ça fait toujours drôle quand ça arrive. 😀
Fin de la parenthèse 😉

Alice Dansereau est en couple avec Martin depuis une vingtaine d’années. L’enseignante au secondaire est très investie dans sa vie familiale et prend bien soin de ses ados de 16 et 13 ans. Son mari avocat travaille de longues heures et ils n’ont pas beaucoup de temps juste tous les deux. C’est pourquoi quand Martin annule le voyage prévu à destination de l’Italie, Alice, la femme responsable, raisonnable, dont la vie est réglée au quart de tour, le prend mal. Pour prendre de l’air, elle décide d’aller faire une course avec la mobylette de sa fille. Puis, sur un coup de tête, elle décide de faire un roadtrip sans destination précise. Elle quitte donc le dépanneur et se dirige où le vent la mène. Ça lui ressemble si peu qu’elle s’étonne elle-même et pense à rebrousser chemin. Puis, à l’idée de retourner à la maison, elle change d’idée à nouveau et s’élance (c’est un bien grand mot, faut pas oublier qu’elle est en scooter!) sur la 132, laissant Ste-Foy loin derrière elle.

Elle ira de lieu en lieu, rassurant presque quotidiennement son conjoint. Elle goûte chaque seconde de cette liberté sans enfants ni conjoint à s’occuper. Bien sûr, la culpabilité la frappe par moment, mais il arrive toujours quelque chose ou quelqu’un pour l’en faire sortir. Après tout, sa fille est à Chicago pour l’été et son fils de 13 ans sera bientôt à son camp de hockey. Elle ne pourrait rien faire de plus pour eux.

Les rencontres qu’elle fera l’amèneront à se dépasser, à réfléchir à sa vie, mais surtout, à sortir de sa sacro-sainte zone de confort. Et de ça, elle en a bien besoin pour redécouvrir qui elle est hors de son rôle de mère et d’épouse. Elle souhaite, à la fin de son périple, avoir trouvé réponse aux questions qui surgissent tout au long de son escapade. Que lui manque-t-il dans sa vie? Qui est-elle vraiment? Pourquoi a-t-elle besoin de tout prendre en charge? Et qu’en est-il de sa relation de couple, qui, sans être vraiment insatisfaisante, est encrassée dans la routine? Elle est si peu habituée à penser à elle et ses réflexes de mettre les besoins des autres avant les siens sont coriaces.

C’est avec légèreté, mais sans éluder les points cruciaux que Nathalie Roy aborde la crise existentielle commune à tant de femmes. Qui n’a pas eu besoin de recadrer les choses afin de trouver une vie où les aspects personnels, familiaux, professionnels et amoureux soient plus équilibrés? J’ai bien aimé sa façon de l’aborder, car une remise en question ne se passe pas toujours dans un contexte dramatique. Il y a moyen de vivre ça sainement et de manière constructive, ce que fait Alice, même si parfois elle a l’élan de saboter le processus. Alice n’est pas parfaite, elle est humaine, même si elle est en général très responsable. Ses petits défauts la rendent charmante. Heureusement, un élément interne ou externe la ramène toujours vers sa quête de mieux-être.

Un roman très sympathique que j’ai lu d’une traite! Comme dans tous les romans de l’auteure, il y a des surprises, des mésaventures et des revirements de situation qui rendent la lecture un moment de plaisir. Un autre coup sûr pour Nathalie Roy!


Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique

lundi 8 mai 2017

Toutes les fois où je ne suis pas morte

Catherine prend l’avion quelques jours après les attentats du 13 novembre de Paris. Elle va rejoindre Matt avec qui elle a une correspondance sulfureuse depuis quelque temps. Sous le coup du désir, celui-ci lui a dit « Viens me rejoindre. Prends l’avion. Réglons ça tout de suite». Elle atterrit donc à l’aéroport Bruxelles – Zaventem pour y passer six jours. Six jours où elle ne projette pas de sortir du lit.

Comment se passera la rencontre entre Matt et Catherine, amis depuis des années, amants virtuels depuis peu? Le journaliste de guerre a mis tant d’effort à compartimenter sa vie, à ériger des frontières en lui et entre lui et les autres.

En parallèle aux destins de Catherine et Matt, il y a celui de Malik, qui a quitté la France et se retrouve à la même gare que Catherine. Ils s’y croiseront, d’ailleurs, sans se parler. Puis leurs vies se séparent à nouveau. Malik devant se cacher afin de franchir les frontières de l’Europe pour trouver son père et mourir en héros. Tel est son souhait. Y arrivera-t-il?

Il y a de la souffrance à chaque page. Catherine est une femme, brisée et recollée, un peu comme un vase qu’on a cassé et qu’on recolle du mieux qu’on peut et qui est ébréché et qui a de la colle qui a débordé par endroit. Elle a été malmenée par la vie. La violence a fait partie de la sienne très tôt et longtemps. Elle ne désire plus être l’objet d’un autre, mais qui a parfois du mal à s’en sortir, parce qu’elle veut être une bonne petite fille, parce qu’elle a appris que c’est ainsi. On comprend le cynisme, la petite dose de rancœur, celle de frustration et d’aigreur. Mais aussi une part d’espoir, car elle veut aller vers l’autre à maintes reprises. Quand elle accepte d’aller rejoindre Matt pour une aventure sexuelle, elle le fait consciemment. Non, elle ne sera pas son objet. Elle décide de prendre du pouvoir sur sa vie avec son corps. De se faire du bien avec son corps, alors que celui-ci a beaucoup servi à faire du bien aux autres. Cependant, elle doit se battre contre ses anciens réflexes, car elle s’abandonne encore elle-même pour ne pas blesser l’autre… qui accepte, accepte et accepte encore, jusqu’à ce que ce soit trop.

L’auteure transmet de manière tangible le climat de peur, de méfiance, où certains choisissent de mettre de la distance entre l’autre et eux. De plus, la brume belge envahit les personnages et est encore plus lourde sur eux que sur le paysage.


On m’avait dit que Geneviève Lefebvre a une écriture puissante, et c’est le cas. Elle nous plonge dans les méandres les plus profonds de l’être humain, des motivations de leurs comportements, de leurs blessures, et aussi de ce qui les guérit. Les passages poétiques, la vérité toute crue, une plume acérée et un style bien à elle en font un ouvrage qui mérite de prendre le temps de le lire.

Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique