samedi 8 avril 2017

Entretien avec Tim Murphy, auteur de L'immeuble Christodora

Crédit photo : Edwin Pabon
Vendredi dernier, je me suis entretenue avec Tim Murphy, auteur de L’immeuble Christodora, dans le cadre du Salon international du livre de Québec. C’est dans un excellent français que s’exprimait l’écrivain, même s’il affirmait avoir plus de difficulté en raison du fait qu’il n’avait pas encore déjeuné. LA conversation a été si intéressante que j’aurais pu discuter avec lui des heures durant, mais j’ai préféré le laisser aller manger. Ça prend de l’énergie, un Salon du livre!


L’immeuble Christodora, est un roman qui se veut une fresque de New York du début des années sida à aujourd’hui. Journaliste indépendant du sida depuis près de 20 ans, Tim Murphy a voulu rendre compte de la bataille des militants afin d’obtenir des soins de qualité, à une époque où certains croient que parce que peu de gens meurent du sida, la maladie n’est plus une préoccupation. 

Arrivé à New York en 1991, alors que la crise du sida battait son plein et qu’elle était l’enjeu numéro 1 de sa nouvelle communauté, Tim Murphy s’y est tout de suite intéressé. « New York est comme le “Ground Zero” du sida aux États-Unis », ainsi explique-t-il le choix de la ville pour situer l’action de son roman.

Il était à New York depuis 25 ans et la ville avait beaucoup changé depuis son arrivée. Après 10 ans d’effervescence autour de la maladie, celle-ci est tombée dans l’oubli après que les événements du 11 septembre sont survenus, le sida a été oublié. La ville, constamment en mouvance, avait trouvé une autre priorité. La lutte contre un nouvel ennemi et le besoin de s’en protéger.

« Aujourd’hui, les premiers survivants du sida ont 50-60 ans. La ville est remplie de fantômes, d’histoires non racontées. Des gens qui ont courageusement saisi l’enjeu et son passé à l’action. Ils ont plein de couleur, de courage, de personnalité, ils sont créatifs, déterminés et persévérants. L’histoire de l’activisme autour du sida n’a pas été racontée et je trouvais que c’était une histoire bien romantique. Que c’était beau de voir que des citoyens ordinaires ont réussi à forcer le gouvernement à reconnaître une problématique, à entendre les besoins et à agir »! C’est ce qui l’a motivé à peindre la fresque, le paysage, comme il le dit si bien, des luttes entourant le sida à New York.

Il s’implique lui-même au sein de l’organisation Rise up and Resist. Je trouve très inspirants les gens qui se dévouent à une cause. Cela demande conviction et énergie. Et je dois dire que je trouve admirable de pousser l’engagement au point d’en faire l’objet d’un roman. C’est une excellente manière d’accroître le nombre de gens sensibilisé aux vécus des gens touchés par la problématique.

L’ouvrage colossal dont l’écriture a été amorcée en 2009 tourne autour de personnages touchants dont les vies sont entrelacées. Ainsi on apprend à connaître Jared, un sculpteur en couple avec Milly, qui, elle, est peintre. Ils vivent dans le Christodora où l’on trouve également Hector le voisin qui fut un militant engagé pour la cause du sida. Cependant, depuis que son conjoint est décédé de la maladie, celui-ci a sombré dans la dépendance à la drogue. Personnage pivot, lorsqu’il était jeune, il a travaillé avec Ava, la mère de Milly. La galerie des personnages se complète avec Mateo, le fils adoptif de Jared et Milly, fils biologique d’une femme décédée du sida dans une maison dont Ava était la responsable. Leur vécu est présenté de manière sensible et on s’attache à chaque personnage, grâce aux défis auxquels ils font face, plutôt que malgré eux.

L’immeuble Christodora est situé dans l’East Village, un quartier où pauvreté et drogue se côtoie. Durant les années » 70, l’immeuble en décrépitude était surtout un refuge pour les démunis, les toxicomanes et autres en marge de la société. Puis, durant les années » 80, l’immeuble a été transformé en lofts pour artistes. Ce faisant, il est devenu une sorte de symbole de l’embourgeoisement qui n’a fait que s’accroître, pour gagner de nombreux quartiers de la ville. C’est donc ainsi qu’il aborde le phénomène d’embourgeoisement. À ce sujet, encore une fois, le 11 septembre 2001 a eu une influence. « Après le 11 septembre 2001, il y a eu un essor de l’embourgeoisement. The city came back on steriods! » Bien que ce ne soit que les Tours jumelles qui se sont écroulées, on s’est mis à reconstruire la ville. « On a bâti des logements sur des sites significatifs de l’histoire des esclaves, sur d’anciens cimetières amérindiens, comme s’il n’y avait pas de respect pour l’histoire. Pourtant, quoi que l’on fasse le passé fera toujours partie du présent ». Pour illustrer la mince ligne séparant le passé et le présent, l’auteur a choisi de promener le lecteur d’une époque à l’autre.

Après avoir couvert le sida comme journaliste pendant plus de dix décennies, n’est-il pas difficile de troquer le stylo du journaliste pour la plume de l’écrivain romanesque? « Mon expérience personnelle et professionnelle du sida, de la drogue, de la dépendance, de la maladie mentale, celles de mes proches et des gens que j’ai rencontrés comme journaliste m’ont aidé à dépeindre l’expérience intérieure des gens touchés par ces sujets. Leur ambivalence à se vivre, l’attente de la mort… » L’attente de la mort… Comment survivre en étant entouré de tant de morts et avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête? « On a besoin de silence, de recul après la crise. Il faut prendre le temps de guérir et ensuite parler de ce qu’on a vécu collectivement. »

Alors que je le questionne à savoir s’il est inquiet de l’arrivée de Trump, bien que ce dernier n’a pas réussi à faire passer son « Trump Care », que la mobilisation des organisations pour défendre les droits des malades sera nécessaire pour ne serait ce que maintenir les acquis, il me dit que la population devra se lever et se battre. Il poursuit en me racontant une anecdote savoureuse. Le mouvement Rise and resist dont il fait partie a fait une manifestation lors d’un récent week-end. Vingt-cinq personnes, dont lui, ont réservé pour le brunch dans un restaurant de Trump Towers. À un moment du repas, ils se sont tous mis à tousser et à scander « Trump Care makes us sick » (la politique de santé Trump Care nous rend malades), créant des réactions de malaise et d’inquiétudes autour d’eux.


Troisième roman de Tim Murphy, le premier à être traduit en français, L’immeuble Christodora est une œuvre remarquable sur la lutte pour les droits des personnes atteintes de sida, la dépendance à la drogue et ses conséquences, sur les défis de la santé mentale, sur le spectre de la mort, sur la force de l’amour, le courage des survivants et l’espoir. Une preuve que quand les gens s’unissent et militent en faveur d’une cause, il est possible de faire bouger les gouvernements.

Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire