vendredi 7 octobre 2016

Owen Hopkins, Esquire


La vie ne se passe pas souvent selon les plans que l’on a faits pour elle. Elle est rarement telle qu’on la souhaite. On n’a pas tous une enfance remplie d’amie et comblée de joie au sein d’une famille unie et aimante qui nous guidera vers l’adulte épanoui que nous deviendrons. Il en est parfois tout autrement.

Jarvis Hopkins n’a pas vu son père depuis qu’il était petit. Celui-ci a quitté Montréal pour retrouver son Angleterre natale. Quand sa tante l’informe que son père est atteint d’un cancer du poumon de stade 4 et qu’il n’en a pas pour longtemps à vivre, Jarvis n’est pas enchanté à l’idée de faire le voyage en Angleterre pour lui dire au revoir, mais il se rappelle une promesse faite à son père alors qu’il était encore gamin, et cela le convainc de se rendre à son chevet.

Il se rend donc au chevet d’Owen Hopkins, à peine reconnaissable tant la maladie est avancée. En revanche, le timbre de sa voix est resté le même et les souvenirs de l’enfant qu’il était sont réveillés par la voix de l’homme qui fut brièvement son père. Ce père qui est en fait un étranger, car non seulement ils ne se sont pas vus depuis des décennies, mais il ne sait même pas qui il est puisque personne ne peut décerner le vrai du faux dans ce qu’Owen Hopkins raconte.

Il faut savoir qu’Owen Hopkins, Esquire – esquire est un titre de noblesse utilisé pour ceux qui n’avaient pas de titres plus élevés –, est un menteur compulsif, un mythomane de la pire espèce. À l’entendre, il a vécu une vie des plus palpitantes : roadie pour un groupe de musique bien en vue, joueur de hurdy gurdy dans un autre groupe populaire, il aurait fréquenté de nombreuses célébrités – c’est fou comme il fait du name dropping! –, a fait de la prison pour homicide involontaire d’une mannequin – ce qui fait penser à l’histoire de Bertrand Cantat –, etc. Selon Jarvis, il faut toujours être méfiant, vigilant quand Owen Hopkins, Esquire raconte quelque chose, car c’est rarement la vérité.

Certaines personnes ressentent tôt la nécessité de maquiller la vérité. Ça commence parfois par de petites modifications, des exagérations, puis peu à peu, les mensonges deviennent de plus en plus grands et la part de vérité s’amenuise. Bien sûr, ça peut leur permettre de se rendre intéressants, mais ultimement, ces inventions servent à construire une personne que l’on n’est pas. Une image. Les mensonges servent à nous fuir, à fuir de la réalité. La nécessité de la fuite émane du sentiment de ne pas être à la hauteur. Simon Roy laisse bien transparaître cet aspect psychologique chez Owen Hopkins, tout comme la quête d’amour et de satisfaction associée au fait de leurrer les gens.

À travers chaque fragment qui nous livre Simon Roy, un découvre peu à peu un drame qui a rongé la famille de Jarvis Hopkins. La remontée à travers le temps n’est pas sans susciter sa part d’émotions, qui pourraient rendre le fils plus vulnérable aux tricheries de son père. Jarvis est cependant déterminé à ne plus se faire prendre dans la toile de mensonge du père. Il est venu pour tenir une promesse, un point c’est tout. Mais qui a dit que la vie était si simple?

D’emblée, je dois mentionner que je suis peut-être la seule à ne pas avoir lu Ma vie rouge Kubrick. Vous ne lirez donc pas ici une étude comparative entre les deux, ni des commentaires sur la progression de l’auteur, mais une appréciation qui sera à 100 % sur ce roman.

L’écriture de Simon Roy est, telle que mentionnée, fragmentaire, rythmée et juste. On sent de l’empathie pour Jarvis face à ce père dont on n’arrive pas à saisir les motifs, au départ. On aimerait bien expliquer son attitude, mettre le doigt sur son origine et, même si l’on est en mesure de trouver une blessure, on reste avec le sentiment que ce n’est pas celle d’origine, ce qui a pour effet qu’on est partiellement empathique envers lui. Une autre partie de nous déteste sa manière compulsive de nous manipuler, de nous mettre constamment dans une position de doute.

C’est un livre puissant qui nous happe dès le début et ne nous libère qu’à la toute fin.


Yannick Ollassa/La Bouquineuse boulimique


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