mardi 19 janvier 2016

S'emmurer pour survivre

Chronique de Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique

L’histoire s’ouvre sur la scène des cinq enfants d’âge adulte avec leur père au chevet de leur mère agonisante. Autour de son grabat, ils rivalisent pour une marque d’attention de la mère leur démontrant qu’elle les aura aimés un peu quand même. Ce comportement démontre l’ampleur de la carence affective qu’ils portent. La négligence parentale ne crée pas toujours une solidarité entre les enfants. Parfois il en naît une féroce compétition pour un signe, même équivoque, qu’ils sont aimés.

Bonsoir la muette, c’est l’histoire de l’enfance négligée et abusée. Pas tant sur l’inceste et la négligence comme faits, comme actes, mais plutôt sur leurs conséquences. Bien sûr, elle relève les traits parentaux qui sous-tendent la maltraitance.

Très tôt, France est délaissée par sa mère et frappée et agressée sexuellement par son père. Pour survivre, elle sombre dans une forme de dissociation. Entre l’âge de 4 ans et 5 ans, France n’a pas prononcé une parole. Elle s’isolait dans le silence pour se protéger, pour ne pas causer de problème. Même après avoir recommencé à parler, elle se déconnectait d’elle-même. Sa dissociation est grande. Mais semble rester en contact avec la réalité, en ce sens qu’elle n’hallucine pas, n’entend pas de voix. Cette distance et cette dissociation des affects se manifestent également dans l’écriture. D’une part, dans le texte, elle nomme ses parents « P. » et « M. ». D’autre part, le récit est plus factuel, plus rationnel, si je puis dire, moins émotif. Cela a fait en sorte que j’ai été touchée par ce qu’elle a vécu, mais pas ébranlée.

On est ici dans un cas classique de violence conjugale et familiale. P. bat sa femme et contrôle tout – France compare d’ailleurs la loi des mesures de guerre et la loi de son père, qu’elle trouve bien pire, car changeante. Il abrite un immense complexe d’infériorité qui nourrit sa quête de contrôle, mais aussi ses études incessantes pour prouver qu’il est intelligent, lui. Par ailleurs, il veut rester dans son quartier d’origine, un milieu ouvrier, car il ne veut pas renier ses origines. C’est un peu comme s’il veut garder ses repères, oui, mais aussi montrer aux gens qu’il leur est supérieur.

Pour sa part, M. préoccupée que par son homme. Elle ne s’occupe pas des enfants, qui sont souvent infestés de poux aux points où les racines de leurs cheveux sont emprisonnées dans de nombreuses croûtes. C’est là seulement, après de multiples appels de l’école, qu’elle se décide à intervenir. Le couple désire être seul et laisse parfois les enfants seuls pour passer du temps ensemble. Un couple qui, clairement, n’aurait jamais dû avoir d’enfants.

Au fil des années, mutisme, automutilation et anorexie se succèdent. De la punition physique elle retient qu’il faut souffrir pour se racheter de ses impuretés. Elle s’est donné la responsabilité de protéger sa famille et de se punir pour assurer la conservation d’un certain équilibre entre la vie dedans et la vie dehors. La pensée magique de l’enfance du genre « si je ne respire pas, ça n’arrivera pas » perdure dans l’adolescence.

À un moment, j’ai été un peu confuse, je l’avoue. France mentionne souvent qu’elle est isolée, toujours victime de harcèlement à l’école. Que sur l’heure du dîner, elle se réfugie dans un supermarché, puis à la page 87 elle parle de vivre « normalement », c’est-à-dire qu’elle travaille, a quelques amis. Devant cette apparence de contradiction, je me dis que sa perception des choses est peut-être pire que ce qui est réellement. Mais est-ce bien cela ou une petite ambiguïté dans l’écriture?

En revanche, la fin! Ouah! Quelle bombe! Elle nous révèle un élément, un détail, qui n’en est pas un, qui lui, nous bouleverse. Qui nous fait saisir toute la terreur qu’elle a vécue. Magistral! Tout comme cette phrase de la page 49 : « Les chambres où sont claquemurés les jeunes enfants agressés ont des murs lisses et sourds à la douleur. »


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