lundi 26 octobre 2015

Enfants et tueurs, une histoire à glacer le sang.


Je m’en souviens comme si c’était hier. Cela fait déjà 22 ans de cela. Une horrible histoire. Deux enfants de dix ans qui ont torturé et assassiné un bambin de deux ans. Jusqu’à ce 12 février 1993, on n’aurait jamais cru que des enfants étaient capables de tant d’ignominie.

Le 12 février 1993, Jon Venables et Robert Thompson ont enlevé, torturé et assassiné le petit James Bulger. Hugues Corriveau s’est inspiré des faits pour reconstruire la trajectoire qui a mené les deux garçons à commettre l’inimaginable. Il retrace le cheminement de Jon et Rob, tente de répondre aux questions « Pourquoi ont-ils posé ce geste? Comment deux enfants peuvent-ils se rendre là? » Imaginant les divers facteurs qui ont joué un rôle dans ce drame abominable, il présente cet événement comme une suite logique, qui serait en partie libérateur de la violence vécue, accumulée.

Durant la majeure partie du roman, il dresse la liste des éléments qui ont contribué au passage à leur passage à l’acte. Tous deux ont été immergés dans la violence dès l’enfance. Rob fait partie d’une famille monoparentale qui compte sept enfants et dont la mère, alcoolique, fréquente assidûment le Top House. Jon, dont le frère aîné et la sœur cadette sont atteints de déficience intellectuelle, vit avec sa mère la semaine et son père la fin de semaine. Les enfants sont victimes de sévices de la part de leurs deux parents, qui ont également un penchant pour la bouteille. Neil, le père, est accro à la pornographie violente et regarde ces films devant Jon. Avec tout cela, on n’est pas étonné d’apprendre que Jon s’automutile. Les deux garçons vivent une souffrance lancinante depuis le berceau. Ils vivent dans un monde crasseux, crade, répugnant. D’ailleurs, le qualificatif crasseux revient souvent pour les décrire, décrire leurs parents, leur vie. À tel point qu’on la voit, on la sent qui dégouline à travers les pages.

L’écriture poétique de Corriveau fait en sorte que c’est presque lyrique. Il veut qu’on soit empathique, qu’on réalise qu’ils sont également des victimes et que c’est ce qui les a poussés à agir. C’est bien sûr le cas, cependant il y a des endroits où l’on se dit qu’il insiste peut-être un peu trop. C’est sans nul doute tragique et horrible, mais après cinquante pages, j’ai commencé à me dire que le ton était à la limite du misérabilisme. Toutefois, cette impression s’efface dès qu’il relate la rencontre des deux goujats à l’école. Alors, le récit prend un peu plus de corps. On les suit dans la progression de leurs larcins. Un jour, lassés des vols à l’étalage, un projet s’impose à eux. Et s’ils volaient un enfant? Le jour J, ils se rendent au centre commercial à la recherche de leur proie. Sans s’en parler, ils ont tous deux l’idée de prendre un enfant qui est leur antithèse. Un enfant heureux et aimé. Un genre de vengeance.

À partir du jour fatidique, l’histoire est racontée selon plusieurs points de vue. Malfaiteurs, enseignants, parents, témoins, tous donnent une parcelle d’information pour créer un portrait sur 360 degrés. On décrit toutes les étapes de leur chemin entre le centre d’achats et les rails de trains, tous les témoins croisés et témoignant au procès pour démontrer que les gens ont vu les trois gamins, mais, même si le petit était blessé, ils n’ont pas contacté la police, ce qui démontre que le fait que ce soit des enfants fait en sorte que personne ne se serait douté qu’ils l’avaient enlevé, qu’ils lui ont fait du mal.

Le récit des atroces tortures que les garçons ont fait subir au petit James sur le chemin de fer est à glacer le sang. Le lecteur n’est pas épargné de façon à ce qu’il saisisse l’ampleur de la cruauté des jeunes malfrats. Les coups, les piles insérées dans le corps, les pierres lancées, tout y est. Les sévices dont il est victime s’accroissent de minute en minute, car le petit se relève chaque fois, contrairement aux personnages des jeux vidéo auxquels les enfants ont l’habitude de jouer. Jon et Rob sont énervés par cet enfant qui geint et que se relève sans cesse. Qui ne se soumet pas. Ils n’avaient pas prévu de le tuer, mais l’idée s’est imposée d’elle-même. De le rendre immobile une bonne fois pour toutes. Leur quête de pouvoir ne pouvait pas ne pas aboutir, alors ils sont devenus plus brutaux. Le lecteur ne peut être que fortement ébranlé par Les enfants de Liverpool.

De l’ensemble du roman, je dirais que l’auteur a peut-être trop voulu nous convaincre que ces enfants ne sont pas que des monstres et qu’ils ne sont pas les seuls responsables de la tragédie. Il y met tant d’effort que c’est un peu trop. Certains passages ont un ton à la limite du misérabilisme. Puis il y a l’abondance de témoignages au procès, témoignages qui se ressemblent parfois, ce qui ajoute un peu de longueurs, mais qui servent à marteler qu’il y a eu plusieurs opportunités d’arrêter les enfants-tueurs.

Par ailleurs, l’écrivain s’est livré à un immense travail de recherche. Travail qui n’a pas dû être facile, pas plus que celui de l’écriture à proprement parler. Le tout est fait avec honnêteté et sans ménagement. Ce qu’Hugues Corriveau laisse transparaître dans ce roman est que cette tragédie est issue directement de problèmes sociaux tels que la pauvreté, l’alcoolisme, l’intimidation, et la violence. Il pose, sans la poser, des questions sur la responsabilité sociale dans tout cela. Certaines mesures sociales auraient-elles pu éviter une situation de ce genre? Les témoins auraient-ils pu stopper ce drame immonde? Les questions se posent.


Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique

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