lundi 7 septembre 2015

Un autre excellent roman de Toni Morrison

La Nobel de la littérature de 1993 a souvent écrit sur le passé des Afro-Américains. Ce roman-ci se situe majoritairement à notre époque. Hormis quelques passages de l’enfance du personnage principal.

Lula Ann Bridewell (devient Bride) est née d’une mère métisse (personnellement, j’aime moins le qualificatif mulâtre, même s’il est utilisé dans le texte), dont la couleur de peau est claire, tout comme celle de son mari. Or, Lula Ann est noire comme du café. Son père, convaincu que sa femme l’a trompé, les abandonne rapidement. Sweetness, la mère de la petite, la rejette. Elle s’en occupe, mais elle en a profondément honte. Elle ne veut pas qu’on sache qu’elle est sa fille. Après le départ du père, elle visite des appartements, mais sans Lula Ann afin de ne pas subir le racisme de la part des locateurs. Aussi, lorsqu’elle se promène dans la rue, elle ne prend pas sa fille par la main. Elle ne veut pas qu’on croie que c’est la sienne. Lula Ann grandira en se sentant coupable de vivre. Coupable d’être qui elle est.

Devenue adulte, elle change son nom, qu’elle trouve trop campagnard, pour Bride. Seulement. Un prénom, c’est tout. À l’aide d’un ami qui lui concocte les règles de styles qu’elle doit suivre (ne porter que du blanc contre sa peau d’ébène, ne pas se maquiller, ne pas porter de bijou), elle arrive à transformer ce que certains considéraient laideur en beauté. C’est une femme époustouflante dont on a du mal à détourner les yeux. Un grand avantage pour la jeune femme de 23 ans qui travaille à titre de directrice régionale pour une petite compagnie de cosmétiques, pour laquelle elle a créé une ligne qu’elle a appelée « Toi, ma belle ». Elle connaît un succès matériel, se promène en Jaguard et porte des habits de marque.

Tout semble lui sourire enfin, quand Booker, son amoureux, la laisse en lui disant qu’elle n’est pas la femme qu’il veut. « Tu n’es pas la femme… », se répète-t-elle souvent, sans savoir ce qu’il voulait dire au juste. Ébranlée, elle tente de se convaincre que cette rupture ne la touche pas. Elle se concentre sur une mission à accomplir, mais quand celle-ci ne se passe pas comme elle l’avait espérée, elle est effondrée. En congé maladie, elle vit durement la déprime. Puis un jour, elle décide de retrouver Booker et de le confronter pour avoir des réponses à ses questions. En chemin, elle a un accident et se retrouve hébergée chez une famille pour le moins étrange. Son séjour en pays inconnu s’avérera très révélateur.

L’auteure maintenant octogénaire nous livre un roman dense à l’écriture riche qui évoque ses thèmes favoris : la culture américaine, le destin d’Afro-Américains, l’abandon, le racisme, les violences psychologiques et sexuelles, les non-dits, le jeu des apparences. Elle confronte les cultures en évitant l’écueil du « méchant homme blanc » et présente un racisme


Le roman chorale qui donne voix à cinq personnages, God help the child, de son titre original, démontre habilement la manière dont les traumatismes de l’enfance que l’on croyait avoir transcendés peuvent être réactivés par un déclencheur. On se retrouve ébranlé, sans comprendre pourquoi. Ici, l’auteure a fait l’excellent choix d’utiliser une touche de fantastique pour illustrer ce qui se passe au point de vue psychologique chez Bride. « Tu n’es pas la femme que je cherche » est transformé en « tu n’es pas l’enfant que je voulais » dans la tête de Bride et déclenche un processus intérieur par lequel elle redevient la « petite Noire effarouchée ». Cette insertion est tout à fait géniale. L’ensemble est brillant et touchant à la fois. Une autre grande œuvre pour Toni Morrison!

Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique

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