mercredi 9 septembre 2015

Profession du père

En 1961, Émile Choulans a 12 ans. Il est chétif, asthmatique et médiocre à l’école, mais nourrit une passion pour le dessin. À la maison, la vie n’est pas plus aisée pour lui. Sa mère, employée d’une compagnie de transport, est effacée, engoncée dans des routines strictes, généralement confinée à la cuisine. Son père est un homme énigmatique qui a pratiqué une foule de métiers extraordinaires. Il a été pasteur, professeur de judo, parachutiste et j’en passe. La famille vit cloîtrée dans une maison où la lumière entre rarement, où l’on ne reçoit personne, où le père les tyrannise de ses sautes d’humeur. C’est un mythomane violent que femme et enfant redoutent.

Émile est terrifié par son père, mais il est aussi fasciné par lui. Le jeune garçon croit sincèrement ce que son père lui dit. Pourquoi douterait-il de lui? C’est son père et il sait être convaincant et tuer dans l’œuf tout questionnement qui le mettrait dans l’embarras.

Quand son père entre à la maison et déclare que c’est la guerre, qu’il a besoin de lui pour effectuer des missions importantes, Émile est à la fois terrifié de se faire prendre et ravi de pouvoir participer à cette guerre pour que l’Algérie redevienne française au côté de son père et de Ted, un agent secret américain qui, selon les dires de son père est son parrain. Ce fameux parrain, Émile ne l’a jamais rencontré. Normal, dit le paternel, c’est un agent secret. Il est là, dans l’ombre et l’observe. Un jour, un jour il viendra le voir. Émile exécute donc les ordres et inscrit le nom de Salon à la craie sur les murs de la ville, va délivrer des lettres anonymes de son père à un député. Quand les efforts de l’OAS semblent échouer, l’objectif du André Choulans devient clair. Il faut assassiner le général de Gaulle.

Au moment où on se dit « n’en jetez plus, la cour est pleine! », Chalandon tourne sa lunette sur les comportements du fils. Il a su identifier le moment précis où il fallait cesser de conter l’étrangeté du père pour présenter son impact sur le gamin.

Quand un nouveau collégien arrive d’Algérie, Émile suit l’exemple de son père pour se faire un ami, pour se rendre intéressant, parce que c’est ce qu’il connaît. Il prétend être un agent secret et il recrute Luca, le nouveau, pour mener à bien la mission d’assassiner le générale de Gaulle. Mais il se rend rapidement compte que c’est épuisant de mentir et d’inventer. Il doit se sortir de cet infernal cercle vicieux. Les moyens qu’il prendra auront des conséquences désastreuses.

Ce qui a sauvé Émile, c’est le dessin. Souvent, il s’est évadé, au musée, devant un portrait de Saint-François-d’Assise qu’il a dessiné peut-être des centaines de fois. Adulte, il dessine encore. Et restaure des tableaux. Il enlève l’usure, la laideur, la détérioration, pour que les œuvres brillent à nouveau. Un peu comme s’il enlevait les blessures du passé pour renaître.

D’une part, cette histoire est d’une tristesse abyssale. D’autre part, elle est porteuse d’espoir. Émile a su surmonter cette enfance atroce pour devenir un père tendre, aimant. Ça me fait penser à l’auteur, avec lequel je me suis entretenue en mai 2014 alors qu’il recevait le Prix des libraires du Québec. Cet homme porte à la fois une profonde tristesse et une douceur infinie.

Après ma lecture, j’étais ébranlée. Sorj Chalandon est plus qu’un excellent conteur. Il a cette capacité à rendre vivant ses personnages dans toute leur complexité. Il dévoile leur détresse sans jamais tomber dans l’apitoiement. Après la tristesse est venue la colère. La révolte devant la violence vécue par ce gamin et sa mère. Parce qu’elle aussi en est victime. Elle est tellement matée par cet homme qu’elle trouve son comportement tout à fait normal.

Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique

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