vendredi 15 mai 2015

Les Printemps meurtriers de Knowlton : Entretien avec Jacqueline Landry


Dans le cadre des Printemps meurtriers de Knowlton, je me suis entretenu avec Jacqueline Landry, auteure de Terreur dans le Downtown Eastside, premier tome de la trilogie Le cri du Westcoast Express, publiée aux Éditions David. La chef d’antenne à la télévision d’état à Vancouver participera notamment au Rendez-vous coupable Censure et tabou, de même qu’Écrire : une question de vie… ou de mort.

Vancouver, Downtown Eastside. Un des quartiers les plus pauvres de la ville et, comme on s’en doute bien, le taux de criminalité est élevé. Un tueur en série s’attaque aux prostituées et laisse leur cadavre sur la voie ferrée. Voilà le cadre de ce polar où se croiseront des personnages dont les points communs sont la détresse, la violence et la peur. Il y aura Rachel et François, un couple de Québécois nouvellement arrivés en raison de la mutation de François à un détachement de Vancouver. Jill, dont le mari est chef de gang criminalisé. Mae, la nanny philippine qui espère être réunifiée avec son conjoint et sa fille qu’elle a dû laisser dans son pays natal. Sylvia, une prostituée dont l’amie a disparu. Puis, Raymond, un sans-abri qui voit tout, sait tout. Tous seront impliqués de près ou de loin dans l’intrigue entourant les meurtres de six femmes.

Pourquoi avoir choisi de parler de la misère liée au milieu criminel? Quand je lui pose la question, l’auteure me révèle « Dès mon jeune âge, ma vie a été imbriquée dans la violence de la vie, de la tragédie. » Lors du glissement de terrain à Saint-Jean-Vianney, elle a perdu des membres de sa famille. En 1996, elle faisait partie des sinistrés des inondations qui dévasté le Saguenay. Comme journaliste, elle a côtoyé la violence, le drame, les tragédies humaines. Puis, elle a épousé un policier et s’est rapidement spécialisée en journalisme des affaires criminelles. Pour couronner le tout, elle vit, à Vancouver, dans un bassin où est intensifiée la détresse. « Ces derniers temps, la situation s’est empirée. Depuis janvier, on compte pas moins de 25 fusillades », la majorité reliée aux gangs criminalisées.

Pour témoigner de l’impact de la violence, la journaliste a choisi de s’attarder à ce qu’elle appelle les « dommages collatéraux » du crime. Les enfants et les femmes jetés à la rue, car leur résidence est soit une scène de crime ou a été mise sous scellés en raison de la tenue d’enquêtes. Quand je l’ai lue, de même qu’entendue en parler, j’ai senti chez elle une grande sensibilité à l’égard de ces êtres blessés. Cela transparaît dans le roman. Son écriture est ancrée dans la réalité. Celle qu’elle voit tous les jours. Les personnages sont bien campés, leur souffrance est tangible. On la sent là, comme un bloc de ciment qui pèse sur notre poitrine, rendant la respiration impossible. Elle me dit s’être inspirée des gens qu’elle a côtoyés. Les individus dont elle relate l’existence sont des amalgames des personnalités de ceux qu’elle a croisés. Les noms, les âges, certains aspects sont modifiés, mais les faits sont véridiques. Une réalité sans fards que l’auteure transpose telle quelle dans son roman. La censure dans l’écriture, très peu pour elle. Elle s’estime suffisamment censurée dans l’exercice de sa profession, neutralité journalistique oblige. « Quand j’écris, je ne me tais pas », affirme-t-elle. Ce n’est pas pour autant qu’elle verse dans le scabreux. « Il est inutile de rajouter du sang, d’entrer dans le détail des violences. La réalité est déjà insoutenable. Je laisse le lecteur s’imaginer la scène », précise l’auteure pour qui l’écriture agit comme exutoire.

D’autres phénomènes l’ont marquée depuis son arrivée à Vancouver, hormis la criminalité rampante. D’une part, il y a la présence de nombreuses nannys venues des Philippines en quête de meilleures conditions de vie. Ces femmes ont laissé leur famille derrière dans l’espoir de leur permettre d’immigrer au Canada. Une question d’un an ou deux, croient-elles. Malheureusement, « la machine de l’immigration est lourde et la famille n’arrive jamais. Elles font 5 ans, 10 ans, 15 ans, sans pouvoir revoir leur famille, trop pauvres pour aller leur rendre visite et n’ayant pas l’autorisation d’Immigration Canada pour qu’ils viennent la rejoindre ». Émue par la tristesse de cette réalité, elle a créé le personnage de l’attachante Mae.

D’autre part, il y a l’importance du déracinement des nouveaux arrivés. L’exil expérimenté Rachel dans le roman, elle l’a vécu. Elle a quitté le Québec lorsque son conjoint a été affecté à un poste de la GRC en Colombie-Britannique. « Quand on se déracine comme ça, on perd son tissu social. On n’a plus sa mère pour venir garder ou son amie avec qui prendre un café. Tu crois que tu vas te refaire des amis, mais tu te rends compte assez vite que tu ne t’en feras pas tant que ça. » À Vancouver, ils y sont arrivés en même temps que dix familles. Ils sont les seuls qui sont encore là et la majorité a divorcé. L’isolement des Québécois est un fait avéré.

Au-delà de l’intrigue, qui soit dit en passant est habilement ficelée, ce qui ressort pour moi dans le roman, c’est justement que la détresse qui est issue du tissu social insuffisant ou inadéquat, au soutien défectueux qui ne fait qu’exacerber la souffrance des individus. C’est aussi ce qui est le trait d’union entre les personnages.

Ce que j’aime le plus de la littérature, c’est les rencontres qu’elle provoque. Avec les personnages, avec d’autres lecteurs et aussi avec les auteurs. Avec les êtres humains qu’on découvre à travers les histoires. Jeudi matin, malgré les problèmes techniques (une mauvaise connexion FaceTime et trois coupures de ligne téléphonique), j’ai fait la connaissance une femme épatante. D’un profond humanisme. Je sais, c’est un terme pas à la mode du tout. Je l’ai sorti des boules à mites. Pourtant, c’est ce dont le monde a besoin, des philanthropes. Parce que sans eux, la société serait dans un plus piètre état qu’elle l’est présentement. Et Jacqueline Landry est de ces gens. À sa façon. Elle tente de faire une différence une personne à la fois, geste par geste. Lorsqu’elle passe se prendre un café chez Starbucks, elle donne un à un sans-abri  ou à une travailleuse du sexe qui ne se trouve pas loin. En racontant leurs histoires, elle nous oblige à voir ce que l’on préfère éluder. Ces gens brisés sont là, à côté de nous. On ne peut les ignorer. On doit faire quelque chose, comme société, comme individu. Et ça commence par cesser de faire l’autruche. En levant le voile sur leur existence, l’écrivaine rend un peu de dignité aux êtres marginalisés. Et ça, c’est admirable.

Pour entendre et rencontrer Jacqueline Landry aux Printemps meurtriers de Knowlton
Rendez-vous coupable Censure et tabou, samedi 16 mai à 13 h
Rendez-vous coupable Écrire : une question de vie… ou de mort, dimanche 17 mai 16 h.

 Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique

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