mardi 9 septembre 2014

Se libérer de l'empreinte du mort


Quatre femmes et un homme mort. Quatre femmes et le fantôme du père et mari. Augustine, Térésa, Alyssa, Anne et Albert.

Pris dans un deuil non résolu de l’amour de sa vie, Albert, un policier, n’a pas su, pas voulu aimer d’autre femme. Pas même ses filles. Son ressentiment face à la vie qui lui a enlevé sa bien-aimée, face à Augustine qui n’était pas sa défunte épouse et à ses filles, même l’aînée issue de cette précédente union, parce qu’elles n’étaient pas celle qu’il a perdue, en a fait un être distant, exigeant et parfois méchant avec les femmes qui ont formé sa nouvelle famille. Menant la maison comme un tirant, il a laissé une empreinte indélébile en chacune d’elles.

Augustine, la femme et mère dévouée ne se sent plus bien dans la maison où elle a vécu avec Albert. Tout lui rappelle son mari et les lois internes qu’il avait édictées. Elle étouffe et doit trouver un endroit pour vivre, sachant que ses filles sont réticentes à l’accueillir chez elles. Mais n’importe quoi serait mieux que cette maison où elle s’est effacée pour cet homme qu’elle n’a jamais vraiment aimé elle non plus et qui a été si dur avec elle et les filles.

Térésa, l’aînée de 41 ans s’est mariée très tôt à un médecin et, après de nombreuses années de mariage, est devenue mère de jumeaux. Pour son mari. C’est lui qui tenait à avoir des enfants. Elle, elle aurait pu vivre sans. Encore régie par les règles strictes de son père, la maman à la maison tente d’être d’une perfection irréprochable, mais souffre d’une immense solitude. Elle se sent vide, comme sa mère adoptive. Elle est la « femme de... ».

Alyssa a peur de l’abandon et de l’erreur. Elle a du mal à laisser une place au père de son petit Noah. Le père est un éternel adolescent qui fuit dans son groupe de musique pour éviter de faire face à son sentiment d’incompétence.

Anne, la danseuse de 30 ans, aime éperdument une femme qui la quitte de façon périodique. C’est la seule pour elle. La rebelle de la famille semble faire des choix pour provoquer son père.

D’une écriture sobre et efficace, Annie Loiselle aborde la quête de liberté et d’individualité de ces femmes à qui on n’a pas permis d’être qui elles étaient. Elles ont été formatées selon les exigences d’un homme blessé qui n’a su que les contrôler, par vengeance ou par simple souffrance.

Après la mort d’Albert, son épouse et ses filles tentent de se libérer de l’impact qu’a eu cet homme dans leur vie. Chacune en quête de son identité réelle. Celle qui aurait dû se développer s’il avait été aimant, chaleureux. La mort d’Albert est une libération pour elles. Mais retrouver son identité à 30, 34, 41 et 70 ans, quand on vous a toujours dicté qui vous deviez être ou ne pas être est une mince affaire. L’empreinte indélébile de l’homme est partout.

On conscientise l’impact des peines d’amour dont on ne guérit pas. Après lesquelles on décide de fermer son cœur. Les répercussions éclaboussent les proches qui doivent composer avec des éléments sur lesquels ils n’ont aucun pouvoir. Le sentiment d’impuissance engendré mène l’individu à se conformer ou se rebeller. Quoi qu’il en soit, la vie des proches se retrouve sous le contrôle de l’être blessé.

La lecture provoque la réflexion sur les chaînes que nous portons peut-être, et nous incite à faire le point sur qui nous sommes et ce qui mène nos vies. C'est une des grandes forces des romans d’Annie Loiselle, qui suscitent des prises de conscience personnelles.

Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique


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