mercredi 14 mai 2014

Entretiens avec Sorj Chalandon et Larry Tremblay, lauréats des Prix des libraires du Québec

Avec un peu de retard – que vous me pardonnerez, je l’espère – je vous présente l’article sur le Prix des libraires du Québec. J’ai eu la chance, et l’immense privilège, de m’entretenir avec les auteurs.


Catégorie Roman québécois

L’Orangeraie de Larry Tremblay, publié aux Éditions Alto, s’est attiré la faveur des libraires. Son auteur remporte également une bourse de 5000 $, remise par le Conseil des arts et des lettres du Québec.

L’auteur raconte l’histoire de deux jumeaux de 9 ans, Amed et Aziz, qui vivent dans l’orangeraie familiale. Leur pays, que l’auteur ne nomme jamais, est en guerre et lorsqu’un obus tue leurs grands-parents, leurs vies changeront dramatiquement. L’un des deux sera choisi pour venger les morts. Les parents doivent faire un choix, mais les jumeaux ont fait un pacte. Qui sera vraiment l’enfant qui mourra? Amed ou Aziz? Et qu’adviendra-t-il du survivant?

Avec une économie de mots, Larry Tremblay remue le lecteur. Il tourne la lorgnette sur une famille d’un pays en guerre. « J’ai voulu mettre l’accent sur quelques individus pour que le lecteur puisse s’identifier à ces personnages… de se dire “si j’étais à leur place, qu’est-ce que je ferais?” Le fait qu’il y ait peu de personnages augmente l’intensité des choix qu’on doit faire et la dureté des conséquences de ses conflits ».

C’est une vérité de la Palisse, la guerre force les enfants à devenir adulte avant le temps. Amed et Aziz perdent rapidement le peu d’innocence qu’ils avaient quand l’un d’eux doit devenir un kamikaze. Déjà, depuis tout petits, on les a entraînés à haïr. L’auteur avait déjà amorcé sa réflexion sur la transmission de la haine dans sa pièce Cantate de guerre. Il sentait néanmoins le besoin d’aller plus loin. « On se demande pourquoi les guerres, surtout celles basées sur des conflits ethniques, perdurent. Si c’est le cas, c’est donc dire qu’il y a un phénomène de transmission. On dit aux enfants que les ennemis ne sont pas vraiment des hommes. On installe la haine de l’ennemi, donc les enfants, soumis à la pression sociale, au devoir de haine, à la vengeance, trouvent ça pratiquement normal de se tuer et de se faire tuer ».

Les membres de la famille seront à tout jamais marqués pour le sacrifice du jumeau. Plusieurs années après les événements, le jumeau survivant se retrouve à Montréal. Il sera de nouveau en contact avec la guerre, sous la forme d’une pièce dans laquelle on lui demande d’interpréter un personnage. « C’était ma façon d’installer la distance dans le roman pour le lecteur. La première partie est très touchante pour le lecteur, je voulais que le lecteur puisse réfléchir à la situation et en déplacement le roman géographiquement, dans le temps, j’installais cette distance. Le jumeau confronté à la guerre à nouveau, en faisait un porte-parole de tous ces gens qui ont été massacrés ». À travers Amed/Aziz, dix ans plus tard, on apprend ce qui s’est vraiment passé. Ce qui nous est dévoilé est pire que ce que l’on pensait. Ça ébranle nos valeurs, soulève des questionnements.

Dans tout le récit, cependant, Larry Tremblay s’est bien gardé de prendre position. « Je voulais faire réfléchir au niveau des engrenages, je ne voulais pas dire “c’est ça qui est bien, c’est ça qui est mal” ». S’il voulait susciter une réflexion quant à la transmission des valeurs, c’est aussi qu’il se questionne lui-même sur les messages contenus dans ses romans et ses pièces de théâtre. « Chaque œuvre que j’enclenche provoque chez moi un processus de réflexion ». Une chose est sûre, chacune de ses œuvres provoque le même phénomène chez le lecteur. Ça bouleverse, ça fait mal… de ces maux qui, en fin de compte, font du bien, dans la mesure où ils permettent de faire des changements.


Catégorie Roman hors Québec

Dans la catégorie Roman – hors Québec, c’est Le quatrième mur, de Sorj Chalandon, paru aux Éditions Grasset, qui a remporté le prix. L’écrivain dit être bouleversé de recevoir cet honneur, notamment parce que c’est un prix de libraires, qui lisent tous les jours. « Ils choisissent le livre, ils le soutiennent et le proposent à d’autres lecteurs. C’est comme une aventure qui continue », précise l’auteur qui a pris des jours de congé de son travail de journaliste au Canard enchaîné, car il tenait à être présent pour remercier.

Parce que je ne trouve pas comment mieux vous décrire ce roman, voici le résumé de l'éditeur :

«L'idée de Sam était folle. Georges l'a suivie. Réfugié grec, metteur en scène, juif en secret, Sam rêvait de monter l'Antigone d'Anouilh sur un champ de bataille au Liban. 1976. Dans ce pays, des hommes en massacraient d'autres. Georges a décidé que le pays du cèdre serait son théâtre. Il a fait le voyage. Contacté les milices, les combattants, tous ceux qui s'affrontaient. Son idée ? Jouer Anouilh sur la ligne de front. 
Créon serait chrétien. Antigone serait palestinienne. Hémon serait Druze. Les Chiites seraient là aussi, et les Chaldéens, et les Arméniens. Il ne demandait à tous qu'une heure de répit, une seule. Ce ne serait pas la paix, juste un instant de grâce. Un accroc dans la guerre. Un éclat de poésie et de fusils baissés. Tous ont accepté. C'était impensable.Et puis Sam est tombé malade. Sur son lit d'agonie, il a fait jurer à Georges de prendre sa suite, d'aller à Beyrouth, de rassembler les acteurs un à un, de les arracher au front et de jouer cette unique représentation. 
Georges a juré à Sam, son ami, son frère.Il avait fait du théâtre de rue, il allait faire du théâtre de ruines. C'était bouleversant, exaltant, immense, mortel, la guerre. La guerre lui a sauté à la gorge. L'idée de Sam était folle. Et Georges l'a suivie.»
Quand j'ai mentionné à l'auteur que c’est une œuvre monumentale, il me répond « Elle me fait peur cette œuvre, c’est le genre de livre et de douleur à écrire… Je me dis, qu’est-ce que je vais faire après? Il y a quarante ans de ma vie dans ce livre-là. Faire autre chose après, je n’y songe même pas encore ».

Parce que, Le quatrième mur, c’est, d’une certaine façon, toutes les guerres dont l’auteur a été le témoin, et par le fait même la victime collatérale. Car, même s’il n’a pas de blessures physiques, les blessures de l’âme sont bien présentes. On s’en doute, l’écriture du roman a remué toute une panoplie d’émotions. Il avoue avoir dû partir, prendre le train, louer une chambre d’hôtel quelque temps afin de rédiger certains passages. « On ne peut pas écrire l’entrée de Georges dans Sabra et Chatila, les enfants morts et entendre sa fille dire “papa, quand est-ce qu’on mange?” »

Cette histoire, il l’a écrite pour sortir de lui les images de la guerre, pour raconter l’histoire avec la perspective de celui qui est acteur, contrairement à ce qu’il a vécu alors qu’il était journaliste, alors qu’il devait rapporter les faits de manière objective. « Je voulais écrire ce roman parce que, un, je voulais que la guerre sorte de moi. Deuxièmement, pour avouer que, comme Georges, on peut tomber amoureux de la guerre, qu’on peut basculer dans la barbarie très vite. Et troisièmement, parce que je voulais partager. Partager ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu. » De tout ce qu’il a écrit, c’est ce roman qui a été le plus difficile. Ce qui lui a demandé le plus de silence dans sa tête, dans sa vie.

Est-ce que cela a apaisé ses maux? Non, bien sûr que non. Mais cela lui a permis de partager le chagrin, les larmes, la violence qui sont en lui depuis 30 ans. Parce que la guerre marque à jamais. Il est impossible d’effacer ce qu’on a vu, entendu, ressenti. Il me dit cette phrase qui m’a secouée : « On a vraiment deux yeux de trop quand on est à la guerre… » puis encore : « Chaque fois que je suis revenu, j’avais des lambeaux de moi en moins, j’avais perdu des morceaux d’humanité et je suis revenu avec un morceau en plus : la guerre, la barbarie ». Il ne sera plus jamais le jeune homme qu’il était au début de sa carrière. Il n’a plus le même regard, plus la même voix, plus la même colère.

Pourquoi alors avoir continué de couvrir les guerres? « Je veux être où les choses se passent. Je n’ai pas fait que la guerre, quand quatre bateaux de marins pêcheurs bretons ont coulés en 1987, je me suis embarqué sur un bateau pour voir ce qu’ils vivaient chaque jour, […] je suis descendu dans les dernières mines de charbon de France, avec les mineurs, pour voir ce qu’ils vivaient […] j’ai fait de de longues occupations d’usines, dans des usines occupées [… ]Je me sentais plus proche de la vie au milieu de gens qui allaient mourir que de gens à Paris qui sont en train de boire un verre de vin blanc en terrasse ».

Malgré ce besoin viscéral d’être au cœur des choses, il a dû arrêter un jour. Parce que cela nuisait à sa vie de famille, à sa vie tout court. Il avait des colères, des intolérances. Il ne pouvait pas souffrir qu’un enfant pleure parce que sa glace était tombée par terre alors que là-bas, dans un ailleurs qu’il connaissait, des enfants mouraient ou étaient torturés. Il ne pouvait entendre les gens se plaindre de la circulation, de la température et d’autres bagatelles. Il a dû réapprendre à côtoyer la futilité, à se prélasser en terrasse et à discuter de tout et de rien. « J’ai réappris, dit-il, mais ça a été un long trajet, un long voyage ».

Bien qu’il n’ait pas d’autre projet d’écriture en tête, on souhaite ardemment relire cet auteur qui, par ses expériences de vie, a su bouleverser la nôtre le temps d’une lecture… et un peu plus.


Deux romans portant sur la guerre

Les deux romans primés ont pour sujet la guerre. Dans les deux, le théâtre est évoqué, différemment, mais tout de même. Est-ce une coïncidence? Impossible de le savoir de façon certaine.

Les deux auteurs ont d’ailleurs eu l’occasion de discuter longuement de leurs romans lors de leur rencontre lundi dernier. Aucun des deux n’a d’hypothèse sur cette coïncidence. Ce qui a surtout marqué Sorj Chalandon, ce qui l’a impressionné, c’est la justesse des descriptions de Larry Tremblay, qui lui, n’est pas allé à la guerre « … ce qu’il raconte, ce qu’il décrit et ce qu’il écrit je l’ai vu. Il y a un passage où il décrit une ceinture d’explosifs, la façon dont elle s’attache, son poids, sa forme, c’est exactement celles que j’ai vues ». Lorsque j’ai mentionné cela à Larry Tremblay, il m’a répondu être touché « Je n’ai pas fait de recherches, je ne voulais pas. Je constate à quel point l’imaginaire rejoint le réel ».

Pourquoi ont-ils tous deux eu recours au théâtre dans leur histoire? Pour Sorj Chalandon, l’art comme le sport permet une trêve en temps de guerre. On peut imaginer que cette trêve, que cet apport de beauté et cette pause de cruauté sont bienvenue en temps de guerre. Pour sa part, Larry Tremblay, également dramaturge, considère le théâtre comme un « lieu de la parole vivante ». Aussi, cela permettait au roman de ne pas être trop sombre et créait une ouverture d’espoir.

Hasard ou pas, les deux romans ont su toucher les cordes sensibles des jurés. Ils sont magnifiquement réussis. C'est tout ce qui importe.
Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique

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