jeudi 27 mars 2014

Pleine de toi : Quand le destin se joue de nous

Quand on lit beaucoup, il arrive parfois que l’on tombe sur des livres qui nous parlent moins. Quand ceux-ci s’alignent un peu trop l’un derrière l’autre, on se dit que ce qui s’écrit en ce moment nous touche moins, et ça nous donne envie de faire une pause de lecture. Puis, on se laisse guider par l’intuition plutôt que l’ordre de lecture que l’on avait établi. Alors, on ouvre un livre et, dès les premières pages, on est happé, touché, bouleversé. On souhaite que le livre ne se termine pas, que se prolonge ce moment de grâce, gavé des mots, des images, de la musique de l’auteur… Pleine de toi est un de ces romans-là pour moi.

Estelle  est heureuse d’avoir réussi à éviter les écueils dont est jonché le parcours des couples qui sont ensemble depuis plusieurs années. C’est tout de même tout un exploit, après près d’une décennie de vie commune! Alors qu’elle se sent comblée, Antoine, son amoureux parfait, trouve la mort dans un accident de la route. Engluée dans son désespoir, un soir, elle attente à ses jours. Alors qu’elle se réveille à l’hôpital, elle apprend qu’elle est enceinte. Bien qu’elle ne soit pas née avec l’instinct maternel, elle ne peut envisager de se débarrasser de cette parcelle d’Antoine en elle. Elle se résigne donc à vivre. Mais comment? Comment vivre sans son grand chêne?

Éprouvée de multiples façons, elle se lance dans une affligeante quête pour combler le vide qui l’habite, comme si elle était une poupée creuse. À coups de déménagement, et de fuites de toutes sortes, elle s’accroche à chaque béquille qu’elle peut trouver. Elle répète fréquemment qu'elle est une aimée plus qu’une aimante. Pour elle, aimer et s’attacher équivaut à souffrir. Sauf avec Antoine. Elle l’a laissé approcher plus près qu’elle ne l’avait fait avec quiconque. Qu’obtient-elle en retour après des années d’amour? La solitude, l’absence brusque, violente de l’homme qu’elle aime.

Les personnages ont de la profondeur, et on s’attache à eux comme s’ils étaient nos propres amis. L’auteur utilise également la ville pour en faire des parallèles avec Estelle. La Petite-Bourgogne, un quartier cicatrisé, où l’on a greffé des gens de diverses communautés, où l’on en a exproprié d’autres, est utilisée pour miroiter l’état d’Estelle, dont certaines parts ont été violemment arrachées avec le drame. Elle y voit un endroit où elle pourra se redéfinir, tout en ayant droit à l’erreur.

L’écriture de Geneviève Jannelle est exquise. Chaque mot est pesé, mesuré, mis en rythme. Elle dépeint à l’aide d’images fortes l’intensité des émotions qui se révèlent tour à tour chez Estelle, sa copine Simone ainsi que chez Christophe, son meilleur ami. La mort d’Antoine est comme un tsunami qu’Estelle reçoit dans le dos, sans jamais l’avoir vu venir. Cette tempête touche également son entourage, qui devient ce que l’on appelle communément des dommages collatéraux. L’humour cynique de l’endeuillée ainsi que sa lucidité font en sorte que jamais on ne tombe dans le pathos, malgré la puissance de la tristesse.

Une lecture qui m’a charmée et transportée… qui m’a redonné l’envie de lire!


Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique 

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