samedi 8 mars 2014

Le silence des femmes, de Thérèse Lamartine

Il y a longtemps que j’ai terminé Le silence des femmes. Je voulais vous en parler aujourd’hui, en cette Journée internationale des femmes. Je dois d’emblée vous dire que cette lecture, tout comme celle du roman Les Blondes, d’Emily Schultz, m’a laissé un sentiment ambigu. Je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé, mais je me questionne sur le choix d’aborder le sujet des conditions de vie des femmes avec exagération. Je ne suis pas certaine que cela permette aux auteures d’atteindre leur objectif. Je ne sais pas… enfin… je n’ai toujours pas de certitude dans un sens comme dans l’autre. Mais bon, je vous résume un peu l’histoire!

À la fin du 20e siècle, le psychanalyste Brian Sauvé se trouve sur les lieux d’un meurtre particulièrement misogyne, alors qu’il assiste à la fête de la Saint-Sylvestre.  Ce meurtre le hantera de longues années et avec sa conjointe Maëlle, Colette, l’amie de celle-ci et Philip, son ami à lui, ils chercheront à comprendre les raisons de la violence dont les femmes sont victimes et à instaurer des changements sociaux afin de les enrayer. Ils seront à la fois témoins et acteurs d’une révolution mondiale qui changera le visage de la planète à jamais.

Le roman commence comme un suspense, puis devient tranquillement une satire. On se rend rapidement compte que les meurtres du début ne sont qu’une entrée en matière, plus proche du lecteur, pour aller le chercher et l’amener dans le vif du sujet. Et là, on tombe dans le fantasme de certaines féministes radicales ou ce que beaucoup de gens croient que veulent toutes les féministes.

La planète (pas que les humains, mais la planète même) ne pouvant être sauvé que par les femmes, ces dernières mettent sur pied une véritable révolution mènera l’humanité à l’ère des femmes. Pour ce faire, l’extermination des hommes était nécessaire, car jusqu’à ce moment, ils avaient fait échouer toutes tentatives des femmes de changer l’ordre du monde. On détruit toutes les armes, nourrit chaque bouche, enraye la pauvreté, abolit le capitalisme, etc.

Lamartine allie des événements réels avec de la fiction, mais omet de parler du mouvement des marches initié par la FFQ, alors qu’elle dit que depuis les années 70, les femmes avaient déserté l’avant-scène des luttes. Bien sûr, il s’agit de fiction, l’auteure est libre de choisir ce qu’elle désire dire. Cependant, pour les femmes qui ont lutté pour contrer la violence et la pauvreté au sein du mouvement de la Marche du Pain et des roses et de la Marche Mondiale des femmes, cela heurte un peu les sensibilités.

Je dois dire que c’est un ambitieux projet dans lequel s’est engagée l’auteure en rédigeant cette satire sociale. Peut-être trop ambitieux.  Elle passe de nombreux sujets en revue : le printemps arabe en tant que mouvement de libération des peuples, la socialisation différente des hommes et des femmes qui soutiennent des schémas de comportements et des attitudes, même l’identité sexuelle – d’ailleurs, là-dessus, il est très intéressant de lire les conséquences sur l’identité sexuelle des quelques enfants mâles qui pourraient survivre à l’extermination des mâles. Elle malmène Freud et ses théories, ce qui était prévisible. Mais bref, durant ma lecture m’est venu à l’idée le proverbe que mon père me répétait souvent lorsque j’étais jeune : «Qui trop embrasse, mal étreint.» C’est peut-être bien le cas ici.

Ceci dit, c’est bien écrit, tout est enchevêtré, malgré le côté satire qui m’a moins rejoint.  La psychologie des personnages est juste et habilement dépeinte. Au moins, même si Colette est radicale, Maëlle tempérée, optimiste, ce qui permet au lecteur moins versé en féminisme de se laisser un peu rejoindre par ses préoccupations. Par contre, le fait que l’auteure ait choisi de représenter tous les hommes, sauf Brian et Philip, comme des phallos fascistes qui tendent à maîtriser et exterminer les femmes rebute le lecteur, à la fin.  En fait, le roman est une inlassable danse où le lecteur est repoussé puis attiré.

C’est certainement une lecture dérangeante pour qui ne peut entendre évoquer le féminisme. Je crois que d’avoir versé dans l’exagération n’aura pas aidé à rejoindre un plus large public que les gens déjà sensibles au féminisme. C’est dommage, car c’est une occasion ratée de briser les préjugés et de parler des réels enjeux liés à la condition de vie des femmes à l’ensemble de la population des lecteurs. Peut-être que l’auteure a choisi d’aborder le sujet par l’entremise de la satire pour faire passer le message. Je ne suis pas certaine que cela lui aura permis de le faire. Aussi, en fin de lecture, je me demande si l’objectif de l’auteure n’était pas de dire que l’utopie du monde meilleur sans homme n’est pas la voie.

La littérature présente souvent les préoccupations actuelles de la société. C’est le cas avec Le silence des femmes et Les Blondes, d’Emily Schultz qui sortent au moment où la droite remonte, où les droits des femmes sont menacés (droit à l’avortement, notamment). Et ce alors que plusieurs croient que tout est gagné et qu’il n’y a pas lieu de continuer à tendre vers une équité réelle entre les hommes et les femmes. Les droits acquis de longues luttes ne sont pas irrévocables et il faut être vigilants si nous tenons à les conserver.
  
Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique

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