lundi 21 octobre 2013

La grâce de Véronique Ovaldé


Un après-midi chaud en Californie, Maria Cristina, auteure qui a connu la gloire avec son premier roman La vilaine sœur, histoire hautement autobiographique qui lui attira un froid avec sa famille, reçoit un appel de sa mère, à qui elle n’a pas parlé depuis 10 ans. Celle-ci la somme de venir chercher Peleete, le fils de la sœur de sa sœur. Malgré tout ce qui s’est passé entre eux, à regret, elle prend le chemin de Lapérouse.

C’est que l’enfance de Maria Cristina n’a pas été aisée. Grandir avec une mère bigote, franchissant parfois la limite du délire, n’est pas rose. Encore moins lorsque le père est souvent aux abonnés absents, bien qu’il soit présent physiquement. À tempérament dépressif, il se réfugie parfois plusieurs jours dans son mutisme, laissant le champ libre à sa femme pour faire les choix éducatifs pour leurs deux filles. Avec sa paranoïa poussée, elle a la phobie que le Malin s’empare des enfants, ce qui la pousse à les séquestrer à la maison en dehors des périodes de classe. En effet, même à 13 ans, Maria Cristina et sa sœur ne possèdent pas la clé de la maison, même lorsqu’elles sont à l’intérieur et que la mère est partie en verrouillant la porte. Elle leur interdit également la lecture et la radio. Lorsqu’arrive un événement dramatique laissant sa sœur handicapée au point où son développement intellectuel à 14 ans, Maria Cristina n’en peut plus. Son rêve de quitter Lapérouse ne fait que s’accentuer.

Lasse de l’ambiance étouffante et culpabilisante de la maisonnée et de l’absence de perspectives d’avenir du petit bled du nord du Canada, elle quitte dès qu’elle peut, à 16 ans, pour aller étudier en Californie. Comme un héritage transgénérationnel, cette fuite fait écho à l’exil de son père ayant quitté le Nunavut pour se retrouver à Lapérouse. Elle arrive donc dans un monde inconnu, promesse de bonheur, si seulement elle peut arriver à s’y adapter. D’une grande naïveté malgré son caractère solide, elle ne retrouve aucun repère dans son pays d’adoption. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Joanne qui deviendra sa colocataire et lui donnera un premier coup de main pour s’affranchir de ses habitudes de « fille du tiers monde », tel qu’elle est considérée par ses collègues d’université. Toutefois, son émancipation s’amorcera réellement lorsqu’elle deviendra la secrétaire de l’écrivain connu Rafael Claramunt. L’auteur narcomane devient son amant trois mois après l’embauche de Maria Cristina.

Bien sûr, l’auteur touche le thème de l’écriture. Comment raconter? Ce que l’on raconte n’est-il pas qu’une version d’un événement? Cette fameuse version peut-être modifiée si l’on se convainc suffisamment qu’elle a été autrement, alors, comment la définir? Et, au fait, pourquoi écrire? Pour sa force salvatrice?

Mais Véronique Ovaldé aborde également, avec l’humour et la verve qu’on lui connaît, les thèmes de la culpabilité qui ronge et qui pousse à fuir dans l’espoir, à tort, de la semer. Elle nous parle également de la folie qui blesse, mais qui a aussi le pouvoir de propulser l’autre dans un succès créatif, qui malgré ce qu’il entraîne, n’efface rien des blessures. On retrouve en Maria Cristina cette dualité entre la force qu’elle a développée et la vulnérabilité qui ne l’a jamais quitté.Une question se pose. L’émancipation n’est-elle qu’un mirage?

Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique

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