mercredi 24 octobre 2012

Déliquescence : Les ravages de l'obsession sexuelle

Par Yannick Ollassa / La Bouquineuse boulimique


Déliquescence, c’est l’histoire d’une descente aux enfers. Celle d’une femme à qui tout sourit. On ne connaît pas son nom et l’on ne sait pas précisément où elle travaille, mais on saisit rapidement qu’il s’agit d’un genre de centre de services sociaux où des gens ont à faire une demande afin de bénéficier de prestations quelconques. Puis un jour, un ancien détenu se présente à son bureau. Au moment où leurs yeux se croisent, la chute s’amorce.

Malgré toute logique et les avertissements d’Alison, sa collègue et amie de longue date, elle suit l’homme et a une relation sexuelle avec lui dans le stationnement intérieur.

Au début plus en possession de ses moyens, elle hésite. Cependant, son ambivalence ne résiste pas longtemps au caractère irrépressible de cette pulsion. Celle qui la pousse à le voir, à se soumettre à ses conditions. Elle accourt dès qu’il fait signe et balance tout le reste, son amie, sa famille, le boulot… malgré le fait qu’il soit détestable, directif, dominant, méprisant, violent, immonde. En sa présence, elle se sent vivre.

Le titre du roman de Deborah Kay Davis est judicieusement choisi. C’est exactement ce qui se passe pour le personnage principal, elle se liquéfie, se dégrade, dépérit, prise dans un processus de dégénérescence qu’elle ne peut freiner. C’est une longue et vertigineuse chute à laquelle elle n’arrive pas à résister. Elle est aspirée dans cette obsession comme par un vortex. C’est une attirance viscérale qui défie toute raison. Pas une passion commandée par l’amour, mais plutôt par le manque, le vide en soi. Elle cède alors à la pulsion autodestructrice, à l’asservissement.

L’auteure nous amène tranquillement dans une sorte de huis clos que représente cette relation. Elle dépeint la dynamique de l'obsession avec une acuité exceptionnelle. Ceux-ci même qui rendent la personne si préoccupée par l’objet de sa fixation qu’elle n’arrive plus à maintenir une vie normale. On ne parle pas ici de penser très souvent à quelqu’un, mais d’obsession dans le sens clinique du terme. La femme s’isole de plus en plus, et devient incapable de fonctionner.

Tous les mécanismes de la violence, car il s’agit bien de cela, sont amplement exposés. On constate bien la mise en place où l’homme tente, dès les premières minutes de la rencontre, de contrôler celle-ci. Il joue de son ascendant sur elle, vient, repart selon son gré. En son absence, elle reprend des forces, mais chaque fois qu’elle le voit, elle est de nouveau sous son joug. Elle ne peut tout simplement pas y échapper. On est spectateur de ses deux âmes en perdition qui se trouvent et s’entraînent mutuellement dans l’abime. En ressortiront-ils vivants?

Bon, sinon, généralement, ça ne se développe pas si rapidement, si facilement, ce degré d’obsession. Dans les situations les plus courantes, le nombre d’échanges afin que le dominant apprivoise sa proie est plus élevé. Parce que c’est ce qu’elle est pour lui.

Un roman brillamment écrit, jusque dans tous les détails, notamment la narration à la première personne, ainsi que l’absence d’identification nominale de l’héroïne, de son lieu de travail, font en sorte que l’on sympathise rapidement avec la jeune femme. Puis il l’appelle baby, ce qui est très impersonnel. Elle est sa chose. C’est un élément important de l’écriture qui fait que cela pourrait être une sœur, une amie, une mère, voire nous. Une histoire poignante !

Déliquescence
Deborah Kay Davies
Éditions du Masque
29,95 $

2 commentaires:

  1. Certains auteurs ont fait le bon choix le jour où ils ont décidé de rédiger un roman. Ce n’est pas donné à tout le monde de savoir comment rédiger un roman intéressant et qui sera choisi par un éditeur. La simplicité, la spontanéité des personnages et la véracité des événements seront des atouts précieux. Les faits racontés devront être crédibles et captivants. Pour rédiger un roman intéressant, certains vous diront qu’il y a une méthode et d’autres vous diront qu’ils écrivent ce que leur coeur leur dicte. Pour ma part, je crois que l’on peut écrire un roman sans méthode, mais qu’il est préférable d’avoir une méthode pour écrire un bon roman. 
    Merci pour votre blog. J’apprécie vos analyses.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci à vous de me lire !

      En effet, ce n'est pas simple d'écrire un BON roman.

      Supprimer