mercredi 21 mars 2012

Tous égaux ?

Elena Botchorichvili, elle-même immigrante, dépeint une saisissante image de l'immigration dans ce septième livre. 

Le roman a pour théâtre le sommet du Mont-Royal. Même la glace de Montréal y figure, et ce dès la deuxième page. La demeure du professeur Dubé n’est ni plus ni moins qu’une maison d’hébergement pour immigrés. On y retrouve Natasha l’Africaine, un ancien colonel, Vanetchka, Lilka-Zut, le vieux Parmen, ainsi que de nombreux autres personnages hauts en couleur, tous des rescapés de régimes ex-postcommunistes.

Andro, le frère du professeur, se promène nu à l’exception d’une chaussette au pied droit — il prétendait que celui-ci comportait l’âme – et grimpe aux arbres. Une fois sur son perchoir, il se mettait à chanter un hymne au printemps bien à lui. Éperdu d’amour qu’il est pour Ekatarina, qui ne savait comment lui rendre. Dubé restant cloitré dans son sous-sol, à jouer du piano — sans grand talent, semble-t-il — c’est Vanetchka qui essayait de faire descendre Andro.

Puis, il y a femme du professeur Dubé, grabataire autour de laquelle toute la maisonnée se retrouve, en groupe ou individuellement, pour lui faire des confidences. Cette femme aux seins parfaits est plongée dans un coma depuis son intervention d’augmentation mammaire. C’est la seule oreille que trouvent tous ces gens, l’unique personne qui n’interrompe pas leurs litanies, qui ne le juge pas.

En toile de fond de ce mélancolique roman, l’immigration, l’amour, le désabusement, la solitude et la douleur d’être différent et incompris. Que de tristesse! Pour passer le temps, ils se rassemblent devant la télévision ou la radio, mais ne saisissent rien. L’isolement vécu par ces nouveaux arrivants est profond, bien qu’ils ne soient pas physiquement seuls. Un phénomène malheureusement trop fréquent, qui est habilement cerné par l’auteure.

La vie d’ici leur semble ennuyeuse, loin des choses importantes. Ils espèrent le printemps, le changement. Que celui-ci vienne à eux. Ils ont du mal à faire le deuil de leur pays, l’idéalise, ce qui nuit à leur intégration à leur nouveau pays. Ils ne font rien. Seulement attendre et regarder, comme l’exprime si bien le titre. Il réfère aussi au comportement des voisins, qui restent éloignés, n’osant les approcher.

L’auteure fait état de l’accueil inadéquat du Canada, ne leur apprenant pas les us et coutumes en vigueur, les laissant à eux-mêmes pour s’intégrer. N’arrivant pas à le faire, il n’est donc pas étonnant qu’ils recherchent des gens qui proviennent de leur pays, se retrouvant ghettoïsés. On déplore également un système lent, de longues procédures riches en paperasse compliquées, même pour ceux qui comprennent la langue.

Quant au style, Elena Botchorichvili fait énormément usage de la répétition. Un miroir au discours des immigrés qui racontent inlassablement les souvenirs de leur ailleurs à eux. C’est tout ce qu’ils ont. Ici, ils n’ont rien, ne sont rien. Elle écrit de courtes phrases, non moins chargées de sens. Elle dit en peu de mot ce qui doit être nommé. 

Voici un passage qui décrit bien le propos de l’auteure :

« La demeure de l’ethnolinguiste Richard Dubé s’était très vite remplie de gens venus de toutes sortes de pays ex-postcommunistes. Les émigrés sont les débris de bateaux qui ont sombré. Ils ont été emportés par une vague sur le rivage, parfois ce sont des hommes, parfois ce sont des restes de madriers. Telles des pièces d’échecs qui tombent dans la boîte après une partie. Un roi incline la tête vers les pieds d’un pion de son adversaire, un fou furieux cajole une reine. Tous sont égaux. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! »

Il y a aussi quelque chose de fort en cet ethnolinguiste qui maîtrise plusieurs langues, mais qui ne parle à personne. Il a toutes les possibilités de communiquer avec ses protégés, mais il ne le fait pas, se retirant volontairement. On comprend plus tard une des raisons pour lesquelles il est si mélancolique.

À travers un style éclaté et un certain humour noir, Elena Botchorichvili passe des messages avec une remarquable subtilité. Il y a là de quoi méditer sur la société que l’on désire et les moyens à prendre pour faciliter l’intégration des nouveaux arrivants. Un bel exercice de style et une réflexion digne d’intérêt. Une œuvre à digérer.

Mon appréciation : ***

Seulement attendre et regarder
Elena Botchorichvili
Les Éditions du Boréal


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