dimanche 25 mars 2012

Elle et nous de Michel Jean : une oeuvre touchante et achevée ****


«Michel, l’Indien, tu l’as en toi». Une phrase comme déclencheur de cet ouvrage à la fois récit et fiction. Le croisement de ces deux vies, plus profondément liées qu’elles ne le paraissent de prime abord. Celles de Michel Jean et de sa grand-mère qu’il a connu sous le nom de Jeannette Gagnon, mais qui s’est aussi appelée Shashuan Pileshish. La mort de celle-ci et ces quelques mots prononcés par sa cousine plonge Michel dans la quête de réponse à ses questionnements quant à ses origines, en partie innues.

Avec un réalisme, une précision, il reconstitue la vie de son aïeule de façon charnelle. Le texte est empreint d’émotions, de sensations si tangibles. On croirait y être. On sent les odeurs, le vent, le bruit de la rivière.

L’enfance de Shashuan Pileshish n’a pas toujours été facile.  Il n’y a pas beaucoup de place pour le jeu, le temps étant occupé à répéter les tâches quotidiennes qui assuraient la survie du groupe. Elle ne s’en est jamais plainte, comprenant l’importance de son rôle dont elle s’acquitte avec un engagement total. C’est avec le même engagement qu’elle quitte sa famille, son clan, sa terre,  pour se constituer sa propre vie avec François-Xavier Gagnon, avec qui elle vivra une belle histoire d’amour. L’apprentissage du quotidien hors du groupe n’est pas facile. Si bien qu’elle décide de se recréer un clan. Malgré cela, la douleur d’avoir été exclue persiste, même si elle saisi intellectuellement les raisons de ce rejet.

Parallèlement à la vie de Shashuan,on suit le processus de l’auteur pour retracer et comprendre qui il est. Il y a de ces passages qui sont très symboliques, notamment la description du long voyage pour se rendre aux funérailles de sa grand-mère, qui est le miroir du périple qu’il fera pour connaître ses origines, ses racines. Le chemin que Michel Jean a fait pour intégrer pleinement cette partie de son identité. Le questionnement identitaire trouve écho chez tous les gens issus de métissages.

« Il est en effet difficile de se reconnaître chez les autres et de savoir sa vraie place quand on n’arrive pas à définir sa propre identité. Il y a trop de chemins, trop d’intersections pour s’orienter, se situer. J’ai parfois l’impression de tourner en rond, de me perdre dans un labyrinthe où je suis le seul à marcher. »


Plus qu’une simple histoire de famille, Elle et nous soulève de nombreux questionnements. Le sens du clan et le sentiment d’être un membre de ce monde nous fait défaut et on se demande si on n’aurait pas intérêt à adopter certaines valeurs indiennes dont le respect de la terre ainsi que de la conscience que nous en faisons partie au même titre que les autres, ni plus, ni moins. On réalise en lisant et en fouillant dans notre mémoire que nous en connaissons peu sur la culture et l’histoire amérindienne. Au sujet de l’absence de l’étude de ces éléments dans les écoles et universités, l’auteur fait un triste constat :

« Ce n’est qu’aujourd’hui que je m’en rends compte, maintenant que la mort de ma grand-mère me place face à moi-même. Avant, comme tout le monde je trouvais ça normal. Pourquoi a-t-il fallu la mort de Jeannette pour que j’en prenne conscience ? 
Je ne blâme personne d’autre que moi. La vérité est cruelle, c’est que j’avais la meilleure professeure devant moi et que je n’ai pas su en profiter. Je n’ai posé aucune question. Ou si peu. Je me suis contenté de suivre les autres et je le regrette amèrement maintenant. Encore une fois, je réalise mon erreur trop tard. On pense toujours qu’on a le temps. Et le temps finit toujours par nous manquer. »

Pourquoi y accordons-nous si peu d’importance alors que cela fait partie de notre histoire ? Pourquoi tolère-t-on plus facilement le racisme envers les Indiens qu’à l’endroit des autres populations et cultures ? Quelle place faisons-nous aux aînés aujourd’hui à une époque où la transmission de connaissances et de savoir-faire de génération en génération  s’est perdue ? Autant d’interrogations qui méritent que l’on s’y arrête.

Elle et nous est très bien construit. Chaque fois qu’une question émerge chez le lecteur, la réponse arrive quelques lignes plus loin. Le métier de Michel Jean l’a sûrement aidé à rédiger, mais on ne perçoit aucune de trace d’écriture journalistique. La plume de Michel Jean s’est romancée de façon remarquable. De plus, elle s’est resserrée. On ne retrouve pas de longueurs. Le personnage de Shashuan Pileshish est incarné, les lieux bien plantés. On le sent bien campé dans son statut d’écrivain.

Michel Jean profite parfois de ses ouvrages de fiction pour témoigner de sa considération pour les femmes qui ont été significatives pour lui, comme dans Une vie à aimer. Elle et nous, c’est le plus bel hommage qu’il aurait pu faire à sa grand-mère.



Je ne pourrais conclure sans mentionner la couverture du livre. Je vous l’ai souvent dit. Pour moi,  lire est une expérience complète. Elle commence par l’aspect visuel. L’harmonie, l’ambiance créée par la pochette. Ici, je me dois de noter qu’elle est sublime! Bravo à Marike Paradis!

Une lecture qui m’a comblée.

Mon appréciation : ****

Surveillez le blogue cette semaine, vous pourrez y lire mon entrevue avec Michel Jean!

Elle et nous 
Michel Jean
Libre Expression
EN LIBRAIRIE LE 28 MARS 2012
Autre publications de Michel Jean:

4 commentaires:

  1. Quel beau billet. Convainquant et fort intéressant. Il me faut le découvrir à mon tour.

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  2. Ton billet me donne fortement envie de découvrir ce roman !
    Par contre, il est sorti uniquement au Québec ? Parce que je ne le vois pas en France...

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  3. J'ai adoré ce livre qui m'a profondément touché également :-)

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