vendredi 16 mars 2012

Claustria : un drame immonde

Régis Jauffret raconte l’horrible affaire Fritzl. Cet Autrichien qui a séquestré sa fille dans une cave pendant 24 ans avec qui il a eu sept enfants. Cette brique de plus de 500 pages relate des faits inspirés de la réelle histoire, mais il n’en est pas moins un ouvrage de fiction intelligemment rédigé.

Dans ce roman où il y a en toile de fond le mythe de l’inceste et le complexe d’Œdipe, heureusement, l’auteur s’est bien gardé de verser dans le sensationnalisme et les descriptions trop graphiques des sévices. C’est plutôt l’aspect psychologique qui est présenté. Il y a beaucoup de détails sur les états d’âme, les délires, le quotidien du « peuple de la cave », comme il les appelle. Un quotidien amplement exploré, démontrant avec insistance les moments « agréables », comme si Jauffret cherchait à prouver que la vie n’était pas si exécrable dans la cave, allant jusqu’à dire que le bonheur est un réflexe de survie.

Au début du livre, on est outré de lire ce que nous dévoilent les rencontres Josef Fritzl avec son avocat, qui invoque d’ignobles arguments pour disculper, ou à tout le moins réduire la peine de son client, qui ne comprend absolument pas la gravité de ses gestes.

Puis vient le récit des jours qui ont succédé à l’extraction de Angelika et les trois enfants toujours enfermés dans cette grotte. Extraction, un terme très juste, car ils ont été arrachés à la réalité qu’ils vivaient dans cette cave. Sortis d’un monde qu’ils ont habité de trop nombreuses années, le seul qu’ils connaissaient, leur normalité. Leurs vies n’ont pas été que malheureuses, nous dit-on. Les petits ont passé plusieurs bons moments dans ce sous-sol. Bien qu’ils aient vu ce qui se produisait ailleurs, par la télévision. Cet extérieur était pour eux un autre univers auquel ils rêvaient d’avoir accès, mais doutaient qu’ils aient la chance d’y être. Maintenant qu’ils y sont, ils n’arrivent pas à s’y adapter, marchant encore à quatre pattes et se comportant presque comme des animaux.

Tout au long du livre, on se promène plus ou moins aléatoirement au gré du narrateur. Longtemps, on se pose la question « mais comment Fritzl justifiait à sa femme les enfants qu’il montait au premier étage? » Enfin, à la page 189, on en apprend plus là-dessus. On se demande également ce qu’il en était des frères et sœurs d’Angelika. On n’en parle pas, hormis pour dire qu’ils sont partis à leur majorité. Mais avant? On ne sait rien. Fritzl avait-il des comportements semblables avec eux? Quels étaient les liens qu’ils entretenaient avec Angelika?

Les personnages sont bien cernés, crédibles, appuyés de descriptions étayées.
Fritzl a un long historique de brutalité et de misogynie. La violence était devenue banale pour lui ce qui explique en partie que lorsqu’il a été arrêté, il croyait qu’il pourrait sortir rapidement. Il ne saisissait tout simplement pas que ce qu’il avait fait était mal. Pour lui, Angelika était sa conjointe.

On constate que Fritzl ne se privait pas de grand-chose pour améliorer ou entretenir son apparence. Greffes de cheveux, manucures, crèmes antiâges, etc. Visiblement, il avait peur de sa détérioration et de son trépas. Il voulait un peu être immortel au point de désirer faire des rejetons à sa fille/petite-fille (l’enfant qu’il a eue avec Angelika) pour créer un spécimen humain contenant un maximum de ses gènes.

Mais il n’était pas qu’égocentrique. Non! Dans un élan de générosité, il a offert à sa deuxième famille une télévision pour les divertir. Néanmoins, il y a aussi un aspect sadique dans ce geste. Ils pouvaient donc voir ce qu’ils manquaient. La télévision est d’ailleurs en quelque sorte un personnage autour de laquelle s’est construite la vie des habitants de la cave. Avant son arrivée, dans la pénombre, le temps n’existait plus tel qu’on le connaît à la surface. Les minutes, des heures, les heures des jours, et vice versa. Il n’y avait plus de jours, seulement la noirceur. Afin de se reconstituer une certaine notion du temps, Angelika écrivait dans un cahier. Elle tentait de rendre les événements réels, sinon elle aurait pu croire qu’ils étaient le fruit de son imagination, des hallucinations ou des rêves. Elle cherchait désespérément à s’accrocher au reste du monde pour ne pas être trop isolée. Cette activité lui permettait aussi de s’occuper. Elle consignait donc son chemin vers cette folie intermittente qui la gagnait par moments. On sent très bien l’aliénation qui s’installe lentement, mais solidement.

Jauffret a une plume très agréable. À partir de la page 261, le style d’écriture change. Depuis la fugue, c’est comme une projection d’images, comme un diaporama. Il n’hésite pas à utiliser les figures de style pour illustrer ses propos. Le texte n’est malheureusement pas sans certaines longueurs, notamment lors de la cavale d’Angelika, avant sa séquestration. On comprend qu’il veut mettre en lumière l’impression de liberté qu’elle a éprouvée, mais il y a trop de détails. Il y a aussi, plus loin, alors que la folie étreint Angelika, où l’on sent des longueurs, malgré que ces passages démontrent la vie dans la cave, telle que vécue de l’intérieur, et ses conséquences. Cependant, ç’aurait pu être très bien rendu en moins de mots, voire moins de pages.

Lors de son entretien à La grande librairie, l’auteur enjoignait le lecteur à ne pas juger Angelika en ce qui a trait à son désir pour son père. Friztl est le seul homme qu’elle connaît, l’unique façon qu’elle a d’assouvir ses pulsions. En effet, il ne faut pas confondre, elle ne l’aime pas, mais elle satisfait des besoins physiologiques. Il est également essentiel de considérer qu’il y a eu une disparition progressive de la réalité et des frontières entre le bien et le mal et que ce qui se passe dans la cave est devenu la norme. Malgré cet avertissement, Jauffret dépeint une image peu reluisante d’Angelika. On sent un jugement  dans l’écriture. En début de lecture, j’ai été dérangée par le regard plutôt négatif que l’auteur posait sur elle et sa progéniture. Heureusement, plus on avance dans le livre, plus ceux-ci s’estompent. Pour démontrer ces diatribes, je vous cite un extrait où il parle de la sortie de Roman, Petra et Martin, les enfants de la cave :

« L’hôpital avait servi de sas, et des escouades d’instituteurs, de professeurs de toutes sortes s’étaient relayées chaque jour pour leur infuser les rudiments d’un savoir que l’aîné transpirait à grosses gouttes à chaque leçon pendant que Roman assimilait peu à peu cette soupe. Au fur et à mesure, il devenait moins ignorant, et s’éloignait de la crétinerie dont sa fratrie souterraine demeurerait  affectée jusqu’à la mort. »

Par ailleurs, durant toute la lecture, on s’indigne que personne ne réagisse. Il y a tous ces gens qui entendent et qui se taisent et fuient. Les locataires du rez-de-chaussée et à la mère, qui font semblant d’ignorer les bruits, les cris. Qui les rationnalisent, pour ne pas faire face à cette réalité immonde. Ils portent également une culpabilité dans ce drame. Celle de n’avoir rien dit, de n’avoir rien fait, condamnant Angelika et ses enfants à de longues années de séquestration et de mauvais traitements.

Un livre touchant, révoltant, mais qui, malgré l’horrible sujet, se lit très bien. Un exercice peu aisé que l’auteur a habilement réussi.

Mon appréciation : *** 1/2

Claustria
Régis Jauffret
Éditions du Seuil


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