dimanche 12 février 2012

Tous les corps naissent étrangers


L’ancien journaliste et concepteur-rédacteur en publicité, maintenant devenu directeur de la création dans une importante agence de publicité montréalaise, présente Tous les corps naissent étrangers, un premier roman à la fois dur, mais tout à fait vraisemblable.

Résolu à couper définitivement avec la vie de misère de son enfance, Jean-Jacques Darrieux n’a ménagé aucun effort pour accéder au succès et au pouvoir. Après avoir été un populaire lecteur de nouvelles à la télévision, il a fondé sa compagnie de relations publiques. Brillant homme d'affaires, il a tout pour être heureux dans la vie... hormis le fait que son fils de 16 ans est hospitalisé, lourdement handicapé depuis sa naissance.

Au-delà de l’apparent commentaire sur l’avidité et l’arrivisme, Hugo Léger pose de profondes questions sur l’amour, la valeur de l’être humain. Il bouscule et déstabilise par les mots impitoyables de son personnage pour son fils, qu’il considère comme un monstre, comme le seul échec de sa vie. Pourtant, il le visite fréquemment et il entretient un dialogue intérieur avec lui.

« Mon fils Philippe ne tient pas debout. Il ne tient pas assis non plus. Il n’a pas de colonne. C’est un ver solitaire, sans terre d’accueil, qui se tortille de peine et de misère. Il est alimenté par une sonde dans laquelle coule en permanence un liquide nourricier. Je me lave les mains, je le sais bien entouré. » 

Jean-Jacques Darrieux est, au premier abord, plus ou moins sympathique. Obnubilé par l’argent, tout ce qu’il fait est intéressé. Sa soif intarissable en fait un homme sans scrupules quand il est question d’engranger des profits. Cynique emmuré dans une carapace ayant pour but de l’empêcher de souffrir, cet homme d’une solidité qui semble sans faille est de prime abord antipathique. Au point où l’on se marre quand on apprend qu’il a une phobie des chauves! Et quelle est cette histoire de corps de tambour et clairon auquel il participe? On se demande sans cesse le lien entre son histoire, sa vie professionnelle et celle-ci. Ça nous semble ne pas cadrer du tout avec la personne. Puis au fil de la lecture, on sent toutefois peu à peu que sa forteresse n’est pas aussi solide qu’il peut le croire. On sent la détresse d’un homme quant au rejet et à l’échec. Il devient humain, un peu, du moins.

Inévitablement, un jour il arrive ce qu’il devait arriver et les choses semblent ne plus aller pour lui. Fidèle à son habitude, il se relève, comme il l’a toujours fait. Toutefois, derrière son apparente facilité à tourner la page et à passer à autre chose, on décèle une difficulté à faire les deuils, puisqu’il garde une certaine amertume face à la perte de son emploi de présentateur de nouvelles et le départ de Céline, la mère de son fils, qui a quitté peu après la naissance de ce dernier.

C’est un roman sans chapitres où l’histoire se promène d’une époque à l’autre, d’un aspect de sa vie à l’autre. On est littéralement plongé dans les pensées de cet homme et on y a accès comme elles se présentent. Ça donne parfois des transitions sont un peu déstabilisantes, notamment en raison des débuts de paragraphes qui sont plus ou moins précis. Cela demande une adaptation, mais on finit par s’y faire. Il faut continuer à lire même si au début, on a l’impression de ne pas suivre. Cela prend quelques pages pour bien mettre en place son personnage et s’habituer au style d’écriture. Mais l’humour cynique et l’honnêteté du propos nous rallient rapidement.

La force de Léger réside dans son excellente analyse. Il a un sens aigüe de la psychologie des personnages. La description de la mécanique interne et du calcul impliqué dans la manipulation utilisée par Darrieux quant il tente d’obtenir ce qu’il veut est remarquable. On adore la franchise et la complexité du personnage, son côté assumé et son aplomb.

Le roman est comme son personnage principal, complexe, vrai et parfois déstabilisant. Juste comme on les aime.



Mon appréciation : *** ½



Je me permets une petite parenthèse. Pour moi, le plaisir de lire est un influencé par de nombreux facteurs, dont ce qu'éveille en moi le livre comme objet. La couverture, la typographie, la couleur du papier, sa texture, son degré de malléabilité, l'odeur que le livre dégage, le son émis par les pages lorsque je les tourne. La lecture est, pour moi, une expérience qui se veut sensuelle au même titre qu'elle est intellectuelle et sentimentale. J'en parle ici, car mon plaisir a été plus que comblé par le présent livre de la collection Romanichel des Éditions XYZ, en tant qu'objet.
Je tenais à le mentionner, car on parle très peu de ces éléments dont l'importance est souvent sous-estimée.

Tous les corps naissent étrangers d’Hugo Léger
Les Éditions XYZ
Mars 2012
220 pages
ISBN : 978-2-89261-687-3
ISBN numérique : 978-2-89261-688-0



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