lundi 27 février 2012

Quand les parents désertent

Le roman est présenté sous la perspective de Jeanne Côté, une petite fille bien singulière. Elle n’a aucune affinité avec les autres enfants, ne se considère pas comme eux et préfère la compagnie des adultes, beaucoup moins dociles et plus intéressants gens de son âge. Elle se gave de récit d’histoire et fait une fixation sur Jacques Cartier et Jésus Christ. Elle rêve de devenir un grand homme et croit que ses aspirations sont possibles puisqu’elle a les mêmes initiales qu’eux.

Un de ses profonds malheurs est qu’elle a une mère insipide. Totalement ordinaire. En plus, elle ne s’occupe pas d’elle! C’est d’ailleurs la seule raison pour laquelle elle accepte de se faire une amie. Cette fille a une mère qui est le portrait de la perfection. Mais comme elle croisait à peine cette dernière, elle a rapidement mis fin à cette amitié. On sent bien que Jeanne a besoin que l’on prenne soin d’elle, mais également d’avoir un modèle à la hauteur de ses aspirations. Elle ne trouve personne à qui s’identifier afin de se construire et c’est une des raisons pour lesquelles elle se tourne vers Jacques-Cartier.

Tout se complique lorsque naît son petit frère. Il n’y a plus de place pour Jeanne, qui a du mal à entrer en relation avec le bébé. Désireuse d’améliorer la vie de sa famille, sa mère décide de déménager dans une commune. On est dans les années ‘70, le concept ne choque pas. Jeanne constatera avec dépit que ce qui les attend là est totalement différente de ce qu’ils ont connu auparavant. Il y a une section pour les adultes et une section pour les enfants. Ceux-ci ne sont que très peu en contact avec les «grandes personnes», sauf celui qui s’est vu attribuer la responsabilité de s’occuper d’eux, Purusha. Le sentiment d’abandon vécu par les petits est dérangeant et l’on se révolte de ces gens si égocentriques. On a parfois l’impression que l’auteure en met beaucoup, qu’il est impossible que des parents délaissent ainsi leurs rejetons, toutefois, lorsque l’on se replace dans le contexte historique, on y croit plus, malgré qu’on en soit outré.

Pour passer le temps entre les enseignements, comme elle est fascinée par Henry Morgentaler sur lequel une amie de sa mère écrit un livre, elle s’imagine ce qu’aurait pu être l’expérience du médecin dans les camps de concentration de Pologne et se joue ses scénarios dans sa tête ou avec Damien, un jeune garçon de la commune. Elle mémorise également les dogmes de Purusha, qu’elle idolâtre. C’est à ce moment que le lecteur se rend concrètement compte de l’importance qu’ont les adultes dans la vie des enfants. Jeanne fera de ceux qui s’occuperont d’elle ses maîtres à penser d’une façon propre à l’enfance et de tout ce qu’elle a d’absolu.

Imprégnée des principes acquis, elle se donne des responsabilités qu’elle n’est pas équipée pour assumer. Ce qui se produit généralement lorsque l’on vieillit trop vite et qu’on a pas tous les outils pour faire face à la vie, comme un adulte le ferait. Jeanne a dû rapidement apprendre à se débrouiller. Se répétant “La nécessité est mère de l’invention”, tel un leitmotiv. Elle prend donc les décisions qu’elle croit les meilleures, se retrouvant, au final, dans une situation plutôt délicate. On est bouleversé par cette résolution, mais inquiet de ce qui lui arrivera.

On s’étonne de voir cette fille si solide alors que plusieurs adultes n’ont pas le sens de leur propre identité. Néanmoins, le personnage est crédible notamment en raison d’un petit je ne sais quoi, d’une innocence, qui signale que l’on est tout de même en présence d’une enfant. Le regard lucide que porte Jeanne sur la vie a quelque chose de rafraîchissant. Elle n’est pas si exceptionnelle que cela. Plusieurs jeunes ne se sentent pas de liens avec ceux du même âge, bien qu’on en parle très peu.

Brigitte Pilote a une écriture directe, en ligne droite. Sans détour ni compromis. Elle dénonce l’irresponsabilité des adultes envers leurs enfants et on est secoué par ce qu’elle raconte et la façon dont elle le rend. Une lecture qui fait réfléchir sur l’impact de l’implication des parents.


Mon appréciation : *** ½ 

Mémoires d’une enfant manquée
Brigitte Pilotte
Stanké



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