mercredi 29 février 2012

Au lieu-dit Noir-Étang... : Naviguer en eaux troubles

On est aux États-Unis, Nouvelle-Angleterre, plus précisément à Chatham en 1926. La petite ville tranquille verra sa quiétude bouleversée alors qu’arrive une nouvelle enseignante, fraîchement débarquée de Boston. La jeune femme d’une beauté indéniable a été embauchée pour dispenser des cours d’art à Chatham School.

Henry, le fils du directeur de l’école, développe un lien particulier avec Mlle Channing. Elle partage le même rêve de liberté que lui, qui a du mal à se résigner à vivre une vie sans envergure. Réprimant sa rage d’exister selon ses aspirations, il est attiré par les adultes ayant ce même élan refoulé. Il vit par procuration l’histoire qui se tisse entre Mlle Channing et M. Reed, professeur de lettres et homme marié, qui est également le voisin de celle-ci.

On est ensuite entraîné dans un triangle amoureux, dont Henry est le témoin fortuit. On est à une époque où les sentiments et les désirs n’ont que très peu de place. Tout se joue donc dans les non-dits et dans l’interprétation que font les personnages des apparences. L’ambiance est trouble, les perceptions sont brouillées. On sent la tourmente dans l’écriture, dans le rythme du récit. Rythme qui croît à mesure que l’intrigue se resserre.

Avide de liberté et d’affranchissement, Henry voit en cette aventure l’espoir que l’on peut suivre ses aspirations profondes et ne pas se soumettre à la petite vie rangée que son père s’attend qu’il adopte. Lorsque les choses ne se passent pas comme il l’aurait souhaité, Henry est emplit de rage et se sent seul dans sa lutte. Pour lui,  renoncer à cette quête est tout simplement de la lâcheté.  Appuyé sur ses perceptions et alimenté par sa fureur, il prend alors une décision qui sera lourde de conséquences. Mais ce qu’il croit détecter est-il réel? Ces impressions ne parlent-elles parfois pas plus de lui que des gens impliqués? Influencées par ses propres désirs refoulés, sa frustration?

Malheureusement, un drame se joue et scelle sa décision de ne pas connaître l’amour et de rester seul toute sa vie. Ce sentiment pousse à poser d’horribles gestes. Quand les choses tournent mal, il s’y résoud de manière définitive et sans appel. Il ne ressent pas de culpabilité de ses choix et de ses actes avant la toute fin, et c’est dérangeant. On discerne très bien la carapace qu’il s’est forgée, plus rien ne semble l’atteindre. Ayant trop bien appris à réfréner ses émotions et désirs. Tous les adultes qui l’ont entouré démontraient cette même résistance. Pourtant, Mlle Channing lui disait : « Un artiste ne doit obéir qu’à ses passions […] Tout le reste n’est que nœud coulant autour du cou ».

Le début semble un peu brouillon. On a un peu de mal à s’adapter au rythme. Les parcelles d’informations que Thomas H. Cook nous livre sont morcelées. La construction paraît parfois un peu boiteuse. Comme s’il intercalait mal les indices du crime. C’est trop peu de données, ou pas assez clair. Il y a certains passages que l’on ne saisit pas, comme si le flou laissé par l’auteur nous porte à croire qu’il s’agit d’incohérences. Cette façon d’écrire est cependant volontaire. Thomas H. Cook veut jouer de l’ambigüité. Je ne suis pas certaine que ce soit toujours heureux. Aussi, les constants liens entre le discours de 1925, le présent et la déposition au procès, les références au portrait que dépeignait l’avocat et les questions posées au narrateur déstabilise parfois, mais bon! On finit par s’habituer. Toutefois, dès la troisième des cinq parties, l’écriture se fait plus solide.

Thomas H. Cook écrit de sorte à refléter les états émotifs des personnages dans les paysages, dans le climat tantôt calme, tantôt tempétueux. On perçoit très bien la lutte intérieure des personnages. On ne s’attache cependant pas complètement à Henry, on le sent inaccessible, presque insensible. Quant à Mlle Channing, on ressent un profond sentiment d’injustice à l’égard du sort qui lui est réservé. En finale, c’est un polar dont le suspense déstabilise, mais qui suscite d’intéressantes réflexions. On réalise que tout le monde refoule un certain élan et que dans la vie, il est des choses dont on ne s’affranchit jamais totalement.

Mon appréciation : *** ½ 

Au lieu-dit Noir-Étang…
Thomas H. Cook
Seuil Policiers
Février 2012


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