lundi 23 janvier 2012

Entrevue avec Sophie Bérubé auteure de «Sans antécédents»





Sophie Bérubé a publié l'automne dernier Sans antécédents, un thriller psychologique sur les relations de couples, la violence conjugale et la santé mentale. Elle y dépeint avec réalisme et finesse ces phénomènes encore trop fréquents. 
Je lui ai posé  quelques questions pour comprendre ses motivations à écrire sur ces sujets à teneur sociale. Je la remercie de s’être livrée dans cette entrevue écrite, avec transparence et générosité.

Qu’est-ce qui vous a amené à écrire ce thriller psychologique?
J’ai été témoin de plusieurs histoires de couples où la femme et l’homme avaient des perspectives complètement différentes de leur relation. Moi-même j’ai vécu des conflits où chacun de nous avait une vision différente, crédible mais irréconciliable avec celle de l’autre. Mais c’est surtout l’affaire Turcotte qui m’a interpelée et m’a donné la petite poussée de plus pour que j’écrive le premier chapitre. Dans les reportages sur cette affaire, je reconnaissais la façon dont le cardiologue décrivait sa relation avec son ex et je savais qu’il y avait sûrement une autre perception, aussi crédible, sinon plus, de l’autre côté. Mon sentiment d’indignation a cédé le pas à ma créativité et j’ai commencé à concrétiser mon projet d’écriture à ce moment-là.

Vous avez choisi de présenter l’histoire selon la perspective de chacun des personnages, plutôt que de les intercaler dans le texte ou en alternant de personnage à chaque chapitre. Qu’est-ce qui a guidé ce choix?
La perception d’un événement isolé n’est pas la même chose que la perception de l’ensemble d’une relation. Et c’est une vision globale que je voulais donner au lecteur. Dans un cas comme dans l’autre. C’est ensuite au lecteur de choisir comment il se positionne face à tout ça. Aussi, pour la plupart des gens qui vivent cette problématique subtile, il faut toujours raconter tout, depuis le début, sinon, on ne comprend pas ce que la personne vit.  Et c’est rare qu’on a toute la version d’une personne et toute la version de l’autre aussi, pour se faire vraiment une idée. Même chez le psy, ça ne se passe pas comme ça !
Mon roman est donc exclusif en ce sens. C’est un peu comme si vous rencontriez une personne et qu’elle vous parlait de son ex et quelques mois plus tard, vous aviez la chance de discuter longuement avec cet ex. Ce serait bien si on pouvait faire ça non ? J

Vous abordez la folie, la violence psychologique avec une acuité impressionnante. Avez-vous fait des recherches ou avez-vous un talent naturel pour saisir les dynamiques humaines?
   D’abord merci pour le compliment inclus dans la question !! Parce que j’ai été témoin de ce type de violence, parce qu’il m’est arrivé d’en vivre aussi, je savais comment raconter, mais il me fallait m’appuyer aussi sur de la recherche. Pour moi, l’œuvre de la psychiatre Marie-France Hirigoyen a été déterminante dans ma compréhension des mécanismes de cette violence.
    Pour ce qui est de la folie, je n’ai pas peur de dire que j’ai moi-même vécu des expériences qui s’en rapprochent et qui m’ont aussi amenée à faire des recherches et à mieux comprendre ces phénomènes.
   
  La violence conjugale est une problématique non seulement individuelle, mais sociale, quelle est votre vision du phénomène?
Le phénomène de la violence conjugale est tellement répandu, c’en est inquiétant. Chaque année, des milliers de plaintes. Je dirais que c’est plus qu’un phénomène de société. C’est un problème de famille que nous avons.  Et on dirait que c’est un problème qu’on a peine à affronter.
Surtout dans le cas des séparations.
Je dis souvent qu’il est temps qu’on évolue à ce sujet. Avant on appelait les pédophiles des « Mononcles cochons » et on n’intervenait pas. Aujourd’hui, on agit, on dénonce.
Et bien je crois que ce que nous appelons aujourd’hui des « séparations difficiles », nous appellerons ça de la violence conjugale et que nous interviendrons.  Bref, que la violence conjugale ne sera plus tolérée dans le futur.

Que croyez-vous que nous pouvions faire pour enrayer ce phénomène, en tant que société?
Ouf. Je suis convaincue que la première chose à faire est de comprendre. Comprendre pour faire cesser et guérir. Ce qui implique que non seulement les victimes, hommes ou femmes,  réalisent dans quel engrenage elles sont tombées prisonnières mais que l’entourage aussi en prenne conscience, même si c’est parfois douloureux puisque cela implique parfois de dénoncer ceux que l’on aime et respecte.  Et aussi, parce que cela implique de réaliser que la violence fait partie de nos vies plus que nous voulons bien le penser.

Plus concrètement, je crois qu’il faut augmenter les ressources en matière de travail social dans les C.L.S.C. et dans les écoles, que les psy reçoivent tous une formation obligatoire sur le sujet pour bien l’identifier auprès de leurs clients et que certains livres qui informent bien sur ce sujet soient en lecture obligatoire à dans les écoles, que ce soit dans les cours d’éthique ou de français.

Et de façon plus spécifique, qu’est-ce que les proches de gens vivant ce type d’histoire, devraient faire ?
INTERVENIR. DÉNONCER. DÉMASQUER. Ne pas avoir peur des conséquences.
D’abord prévenir la victime qui est souvent trop empêtrée dans son histoire pour s’en rendre compte et s’en sortir. Ne pas avoir peur de perdre un ami. Lui donner un livre de Dr Hirigoyen ou mon livre ou toute lecture qui explique bien la problèmatique. S’informer au C.L.S.C. le plus proche ou à S.O.S. Violence Conjugale.
Et aussi, par rapport à la personne violente :
Si on disait à la personne qu’elle est violente, que ses comportements étaient inacceptables et violents, qu’elle risquait de commettre l’irréparable, peut-être que cette personne allumerait. Elle ne demanderait peut-être pas de l’aide, mais se tiendrait peut-être plus tranquille. 

D’autre part, malgré le fait qu’on parle de plus en plus de santé mentale, c’est encore un tabou.  À quoi cela est dû selon vous?
C’est un tabou pour quiconque ne connaît pas ces problématiques. Mais encore là, c’est une question d’information.
1 personne sur 5 souffre de maladie mentale. Dès qu’on commence à reconnaître que c’est partout, dans toutes les familles et que ça peut nous arriver à nous… le tabou devient un peu dérisoire.

Dans votre livre, un drame se passe dans la vie de Roxanne et Thomas. Croyez-vous que dans les situations de violence ce soit inévitable?
    Je crois qu’on peut éviter la violence physique lorsqu’on sait à qui et à quoi on a affaire. De là, l’importance de démasquer les gens qui risquent d’avoir des comportements violents. Dès lors qu’on identifie la violence psychologique, qui cause autant de blessures, sinon plus, que la violence physique, il faut intervenir. D’abord auprès de la victime, avec l’entourage et les professionnels. Ensuite, on peut dénoncer les comportements violents d’une personne, en n’ayant pas peur d’utiliser les bons mots. Cette personne peut parfois se croire tout permis, il est bon de la ramener à l’ordre.
   
   Ça demande beaucoup de ressources. Il ne faut pas avoir peur d’aller chercher ces ressources.  Elles existent, c’est ça l’important.

   Qu’est-ce qui vous a fait choisir cette fin?
J’ai longtemps hésité. J’aurais pu laisser le lecteur sans réponse. J’ai choisi de donner la voix à un témoin neutre pour répondre à certaines questions. Mais encore, le lecteur demeure souvent troublé par cette lecture, car le témoin neutre n’est pas infaillible.

J’ai quand même choisi de répondre à certaines questions pour ceux et celles, et Dieu sait qu’il y en a des milliers, qui vivent ce que mes personnages ont vécu.

On dit souvent qu’il y a une petite partie de l’auteur dans ses personnages. Est-ce le cas dans votre roman?
Bien sûr, je n’aurais pas pu rentrer autant dans leur intimité s’il n’y avait pas de moi dans les personnages.

En quoi vous retrouvez-vous dans chacun d’eux?
Si j’avais été un homme, j’aurais probablement voulu être cool comme Thomas, faire plusieurs conquêtes avant de rencontrer LA femme…  Je crois que Thomas a un peu de ma sensibilité mais il la cache bien.
Quand à Roxanne, je dirais que c’est un peu moi il y a quelques années, mais que j’ai beaucoup changé depuis.

En quoi sont-ils différents de vous?
J’ai plus d’ambition que Thomas et beaucoup moins de détachement.
J’ai plus d’humour que Roxanne et je suis moins émotive, dramatique qu’elle.

Qu’aimeriez-vous que les gens retirent de l’histoire de Thomas et Roxanne?
   Qu’il y a toujours deux côtés à une médaille, que c’est une histoire captivante qui pourrait nous arriver à tous ou à quelqu’un que l’on aime, qu’il est urgent de régler nos conflits intérieurs si on veut vivre le meilleur de l’amour et non le pire comme dans leur histoire.




Écriture

Comment se passe le processus d’écriture pour vous? Avez-vous un endroit ou un moment privilégié pour écrire?
J’ai presque entièrement écrit mon roman dans un café sur le Plateau, le Café Névé, qui est toujours plein maintenant. Alors j’écris plus chez moi ces jours-ci. J’avais un objectif de mille mots par jour et il m’arrivait d’en faire deux mille dans une bonne journée. Il faut que j’aie l’histoire dans ma tête, que j’aie un simili plan et ensuite je m’y attaque tel un artisan qui fait un meuble. Un morceau, un chapitre à la fois.

Qu’aimez-vous dans le fait d’écrire?
  COMMUNIQUER. C’est ma passion.  De pouvoir faire vivre une expérience au lecteur, dans l’émotion, c’est le summum de la communication.  Mon but ultime est de communiquer l’incommunicable. Arriver à partager ce qui se passe dans la tête, dans le cœur, et pourquoi pas dans le corps d’un personnage, aux lecteurs.

   En quoi votre profession de journaliste vous a aidé, ou nuit, dans l’écriture votre premier ouvrage de fiction?
Ça m’a aidé à bien raconter, sans fla fla, une bonne histoire. J’ai mis de côté mes ambitions de poètes et de citation dans le dictionnaire pour raconter de manière plus parlée, et je crois que ça a servi le roman.
En journalisme, je ne me suis jamais mise de l’avant, c’est le sujet qui était important, et j’espère faire la même chose en écriture.  Je ne veux pas que le lecteur s’arrête sur une phrase en disant : « Wow ! Quelle belle tournure de phrase ! Quel auteur formidable ! » mais plutôt qu’il soit ému, captivé, troublé et se reconnaisse par moments dans mon livre.  Selon moi, le lecteur ne paie pas pour admirer le talent d’un auteur mais pour vivre une expérience.  Vous ne verrez donc jamais de longues descriptions interminables dans un de mes livres.

Envisagez-vous d’écrire un autre roman? Si oui, de quoi parlera-t-il?
Oui ! La Sorcière du Palais : un roman thriller qui porte sur la disparition d’une avocate de la défense qui a mauvaise réputation qui devrait paraître d’ici un an. Mais pour les prochaines semaines, je me consacre à la traduction du roman Arranged de Catherine MacKenzie.

Questions d’ordre général

Qu’est-ce qui vous fait rire? L’absurdité, l’autodérision, ces petits travers que nous avons tous en commun, mes amis, les grimaces de ma fille.

Qu’est-ce qui vous enrage? La cruauté, l’injustice, la violence, l’indifférence, le mépris.

Qu’est-ce qui vous émeut? La bonté, la complicité réelle, l’intimité, la maladie, le succès après l’effort, la capacité des gens à surmonter les épreuves.

Qu’est-ce qui vous inspire? La vraie générosité, trop rare, celle qui est complètement désintéressée.  L’entreprenariat et la créativité de ceux qui réussissent.

Quelle est votre devise? Un petit pas chaque jour.  (et quand je suis en écriture ou en traduction : 1000 mots par jour !  Et maintenant je suis à l’entraînement : 30 minutes par jour ! )

Seule sur une île, qu'apportez-vous? Ma fille et un iPad bien rempli de musique, de films et de livres numériques.

Quel est le livre qui vous a le plus marqué?
Le comte de Monte Cristo  de Dumas. Je me souviens de l’avoir dévoré durant la nuit pendant mon adolescence et d’avoir plongé dans l’univers de ce personnage marqué par l’injustice. Par contre, je ne partage pas son désir de vengeance.

Et j’ajoute, plus récemment, Emmanuel Carrère, Un roman russe, car c’est ce livre qui constitue pour moi l’objectif de vérité sur soi à atteindre en tant qu’auteure et personne.


Sophie Bérubé a une formation en droit et en philosophie. Elle a pratiqué comme avocate, mais depuis plusieurs années elle est journaliste, animatrice, productrice et auteure. Vous pouvez la voir à VOX où elle anime l’émission Sans filtre.


2 commentaires: