jeudi 22 décembre 2011

Entrevue avec Julie Balian



Une nouvelle auteure à découvrir, Julian Balian, qui habite maintenant aux États-Unis, a répondu à mes question. Son premier roman Le goût du Paradis, est paru chez La courte échelle cet automne. Nous avons discuté anorexie-boulimie.

.     Vous avez vous-même vécu des problèmes d’anorexie boulimie.  Comment résumeriez-vous cette affection ?
Dans le roman, Clarence parle de « son dragon intérieur » quand elle décrit sa boulimie. Le dragon est une métaphore pour la dépendance, et j’aurais pu l’utiliser de la même façon si Clarence avait été alcoolique, toxicomane, etc. 

Dans le cas particulier des troubles alimentaires, le dragon représente la faim sans fond. Les anorexiques-boulimiques sont convaincues que si elles mangent quelque chose d’interdit (c’est-à-dire qui a bon goût) elles seront incapables de s’arrêter de manger avant d’avoir le ventre qui fait atrocement mal. Donc elles ne se permettent rien de bon, par peur de « réveiller le dragon » . Dans le même sens, les alcooliques ne peuvent même pas se permettre une petite gorgée de vin. C’est tout ou rien.

Donc le dragon est une force négative, mais aussi un mécanisme de défense. C’est un moyen de s’engourdir pour ne pas vivre une émotion difficile, un stress, une peine d’amour. Ton chum te laisse pour ta meilleure amie ? Au lieu de vivre ta peine à fond, tu appelles le dragon pour qu’il te « gèle » émotionnellement et physiquement. Au bout d’un moment, tu n’arrives plus à vivre sans lui.

Chaque dépendance est un symptôme d’un mal plus profond : elle sert à se protéger du vrai problème,  à  éviter de faire face à toute la douleur qui se cache derrière.

·      Qu’est-ce qui vous a amené à écrire l’histoire de Clarence Paradis?
 Dans les cours de création littéraire que j’ai suivis, on nous conseillait souvent d’écrire sur des sujets que nous connaissions bien.  Quand est venu le temps d’écrire mon roman, j’ai décidé de donner à mon héroïne une maladie dont j’avais souffert moi-même, parce que je sentais que je maîtrisais bien le sujet et les émotions qui s’y rattachent.  Même chose pour le pays où voyage Clarence. J’ai vécu en Nouvelle-Zélande et j’avais envie de m’y retrouver par l’entremise de mon personnage.

·      De replonger dans votre expérience personnelle a-t-il été difficile ?
Pas vraiment. Au contraire, ça m’a aidée. Quand j’avais des troubles alimentaires, j’avais beaucoup de culpabilité par rapport à la maladie, comme si d’en souffrir était mon choix. Quand j’ai écrit l’histoire et que j’ai pu voir la souffrance de Clarence avec un œil plus détaché, j’ai finalement pu penser à l’adolescente que j’étais avec beaucoup plus de compassion. 

Comment allez-vous aujourd’hui ? 
Très bien merci. J’ai souffert de troubles alimentaires de l’âge de 16 à 25 ans. Ça fait donc dix ans que j’ai vaincu le dragon. Je ne crois pas que j’aurais pu écrire sur le sujet si j’avais encore été aux prises avec la maladie. Il me fallait du recul et un peu plus de maturité pour comprendre cette expérience.

·      Vous parlez des sites Pro-Ana dans le livre. Clarence y a pris plusieurs trucs pour nourrir sa maladie. Que pensez-vous de ces sites ? 
Je suis partagée. La solitude associée à une telle dépendance est si difficile, je ne sais pas si c’est préférable d’avoir des anorexiques comme amies ou de ne pas avoir d’amies du tout. D’un côté, c’est toujours un soulagement de voir que d’autres jeunes filles vivent exactement ce que tu vis, mais d’un autre, ça peut ouvrir la porte à des comportements encore plus nocifs. J’ai lu des choses sur ces sites qui m’ont horrifiée. Les exemples donnés dans le roman sont réels.

·     Comment se passe le processus d’écriture pour vous? Avez-vous un endroit /un moment privilégié pour écrire?
Oui, depuis trois ans j’ai l’espace d’écriture dont j’ai toujours rêvé : dans le grenier d’une vieille maison, sous un pignon…un endroit sans internet, sans téléphone… Je m’y rends chaque matin très tôt. Je suis assez maniaque par rapport au rituel d’écriture. J’écris tout à la main, avec une certaine plume, une certaine encre… il me faut du thé anglais, une chandelle, mes animaux autour de moi, même des chaussettes particulières (j’en ai dix paires… elles sont tellement laides que mon mari les appelle mes « chaussettes contraceptives ». )


·      Qu’aimez-vous dans le fait d’écrire?
Je ne peux pas imaginer ma vie sans l’écriture. J’ai l’impression d’être née en sachant qu’il fallait que j’écrive pour être heureuse. Si je ne l’avais pas fait, les regrets auraient été insoutenables.
Je crois que c’est le plus beau métier du monde. J’ai toujours trouvé triste de n’avoir qu’une seule vie à vivre… Je ne saurai jamais ce que c’est que d’être un homme, une londonienne, une star de cinéma, une athlète olympique… La lecture et l’écriture, heureusement, me permettent de vivre un peu dans les souliers des autres, de voir la vie avec leurs yeux, ce qui est à mon avis nécessaire et passionnant.

En quoi vous retrouvez-vous dans Clarence? 
Sa personnalité est très semblable à la mienne. Elle est solitaire, elle a besoin de voyager, elle est sensible, elle rit d’elle-même et elle se questionne sur tout.


·      En quoi est-elle différente de vous ?

Les circonstances de sa vie ne sont pas du tout les miennes. Je lui ai donné une autre famille, j’ai inventé plein d’événements dramatiques pour la forcer à faire face à ses problèmes… Il n’y a qu’au niveau des émotions que je suis allée puiser dans ma « vraie vie ».


·      Y a-t-il des aspects de la personnalité de Clarence que vous auriez aimé avoir ?

Un talent pour la pâtisserie ?


·      La couverture du livre est très jolie. Le fait que l’on ne voit pas vraiment le visage de la jeune femme donne l’impression que cela pourrait être n’importe qui. Est-ce l’intention derrière le choix du visuel ?
J’ai eu beaucoup de compliments là-dessus, en effet. J’ai été libraire, alors j’ai un genre de fixation sur les couvertures… en travaillant près des lecteurs, je me suis rendu compte à quel point le premier coup d’œil était important. Je n’avais pas vraiment d’influence sur le choix de l’image, j’avais seulement demandé à la Courte échelle de ne pas mettre de visage, je trouve que c’est voler une partie de l’imagination du lecteur… J’étais vraiment heureuse quand j’ai vu le résultat.

·      Quelles seraient les recommandations que vous feriez aux personnes atteintes d’anorexie-boulimie?
Après avoir lu mon roman ? De demander de l’aide, si possible à un professionnel des troubles alimentaires.  De s’entourer de gens qui peuvent les soutenir et les écouter pendant le processus de guérison. De ne pas avoir honte d’en parler.

·      Et à leurs proches ?
De ne jamais faire de commentaires sur le poids ou l’apparence d’une personne atteinte ou à risques… D’être à l’écoute, de donner de l’amour et de la compassion, sans jamais attaquer ou juger celle qui n’est pas prête à en parler.  Pas facile !
  
·     Prévoyez-vous écrire un autre roman. Si oui, de quoi parlera-t-il?
Oui, je suis en train d’en écrire un autre. Je crois que ce qui m’intéresse le plus quand j’écris, ce sont les relations familiales. C’est un terrain très fertile pour mon imagination… Les rivalités, les secrets de famille, les tragédies, les trahisons….et bien sûr, l’amour… !


Questions sur le vif
·      Qu’est-ce qui vous fait rire?
  Mon mari. C’est presque frustrant… même quand je suis fâchée il arrive à me faire rire.

·      Qu’est-ce qui vous enrage?
Depuis que j’habite aux États-Unis, les Républicains. Pas capable !

·      Qu’est-ce qui vous émeut?
Ceux qui donnent sans rien demander en retour.
La relation qui peut se développer entre un humain et un animal.

·      Qu’est-ce qui vous inspire?
Les romans des autres. L’histoire en général, voyager, me promener dans la nature. 

·      Quelle est votre devise?
Ici. Maintenant.

·      Seule sur une île, qu'apportez-vous?
Papier, crayons et quelques bouteilles vides.

·      Quel est le livre qui vous a le plus marqué ?

Il y en a trop !!!
Les livres que j’ai tendance à relire parce qu’ils m’ont donné un immense plaisir littéraire sont surtout les grandes sagas de famille et d’amour… Autant en emporte le vent, À l’est d’Éden, Les oiseaux se cachent pour mourir, the Forsyte Saga, Middlemarch, etc. J’ai une vraie passion pour la littérature anglo-saxonne.




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